littérature russe
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Berberova Nina
BERBEROVA
Nina
(1901-1993)

Biographie :

Fille d’une mère russe et d’un père arménien, Nina Berberova naît en 1901 à Saint-Pétersbourg au sein d’une famille issue de la petite bourgeoise. Très tôt attirée par l’écriture (elle rédige dès son enfance de petits poèmes), elle sera présentée lors d’une soirée littéraire en 1915 à Anna Akhmatova et à Alexandre Blok.

La guerre puis les révolutions l’amèneront à découvrir un tout autre monde que le sien : « Je connus les tourments que m’inspiraient les inégalités sociales, la politique qui envahissait notre vie et les premières privations. J’ai découvert, par-delà notre appartement vaste et propre où l’on vivait encore heureux, l’enfer de la pauvreté que l’on m’avait longtemps caché. Je ne connaissais les pauvres qu’à travers mes lectures. »

Après avoir poursuivi ses études à Rostov sur le Don entre 1919-1920, elle choisit, aidée par le poète Khodassevitch, l’exil, 1922. Après s’être installée à Berlin (où elle côtoiera Gorki) puis à Prague, elle gagne Paris en 1925. Interdite de travailler, elle connaît alors une vie difficile : quelques piges pour des journaux russes, quelques aides et des travaux de couture ou d’enfilage de perles lui permet de survivre. Si sa vie matérielle reste précaire, sa vie intellectuelle est foisonnante. Elle fréquente ainsi assidûment les soirées littéraires parisiennes où tous les intellectuels en exil se retrouvent (Nabokov, Tsvetaeva). Elle côtoie aussi ce peuple de l’exile qui nourrit son œuvre et dont elle dépeindra la misère dans ses Chroniques de Billancourt., Les Derniers et les Premiers (1930), L’Accompagnatrice (1935). Comme l’écrit Nina Berberova à la fin de ses Mémoires, tous ses romans ont pour protagonistes ces « émigrés déclassés ». Des histoires faites « de gloire, de misère, de folie et de boue ».

En 1950, elle décide de gagner New York pour fuire la misère et l’indifférence française à sa prose. Pari réussi puisqu’en 1957 elle enseigne le littérature russe à Yale puis à Princeton

Celle qui dira d’elle même que « les malheurs de mon siècle m’ont plutôt servi : la révolution m’a libérée, l’exil m’a trempée, la guerre m’a projetée dans un autre monde » s’éteint en 1993.

L’œuvre de Berberova paraîtra très tardivement en France : il faut ainsi attendre 1985 pour voir publié son court roman L’Accompagnatrice.

Ressources :

Interview




Documents et textes
A propos des Chroniques de Billancourt
Par Nina Berberova

" Ecrits entre 1928 et 1940, ces récits ont été publiés dans les Dernières Nouvelles, un quotidien libéral et démocratique de l'émigration russe en France, dirigé par Milioukov. Le premier numéro de ce journal avait vu le jour en 1920, il a cessé d'exister le 13 juin 1940, veille de l'entrée de l'armée allemande dans Paris. Trois jours plus tard, les locaux de la rédaction étaient mis à sac.

J'ai commencé à écrire de la prose en 1925. Pendant deux années, j'ai cherché une toile de fond sur laquelle allaient se projeter mes héros. je n'avais pas eu le temps de bien connaître la Russie. Ecrire à son propos, même si je l'avais mieux connue, ne m'intéressait pas. Il y avait suffisamment d'anciens" écrivains émigrés à Paris pour intéresser par leurs souvenirs de la Russie tsariste tout un public qui vivait encore dans le passé. Décrire la France et des personnages français comme le faisaient certains de mes contemporains, prosateurs débutants, ne m'était pas venu à l'esprit. Je ne me suis identifiée ni alors ni plus tard avec le pays et sa langue. J'aurais, sans doute, pu parler de moi-même, comme le faisaient, à l'exemple de Proust, nombre de jeunes auteurs d'Occident à cette époque-là, mais je ne savais, alors, ni parler de moi-même ni écrire sur ce sujet. Il m'était donc indispensable de trouver, fût-ce dans une moindre mesure, un vécu, un environnement, des personnages qui, sinon d'une manière permanente, du moins pour un certain temps, se seraient installés en un seul et même lieu et qui y auraient créé un semblant de vie, et cela indépendamment du fait qu'un tel environnement ou que de tels personnages pouvaient me plaire ou non.

Au sud-ouest de Paris, il existait une banlieue qui avait pour nom Billancourt et qui s'est peu à peu fondue dans la capitale. Entre la Seine et le bois de Boulogne, Billancourt abritait des usines, des aciéries, des fabriques d'automobiles et d'autres entreprises, toutes liées avec la puissante industrie lourde française. L'usine des automobiles Renault s'était surtout développée après la guerre de 1914-1918 et comme la main-d'œuvre manquait cruellement (la France avait perdu près de trois millions d'hommes au cours de la Première Guerre mondiale), M. Renault s'était mis à chercher des ouvriers. Il lui fallait des hommes, des hommes jeunes et en bonne santé, des hommes susceptibles de venir s'installer à Billancourt d'une façon permanente, des hommes capables de se former, de fonder une famille et des hommes capables aussi de s'assimiler à la population locale.

Or, il s'est trouvé que de tels hommes existaient : des "Russes blancs", anciens militaires des armées de Dénikine, de Wrangel, des Gardes blancs. "La racaille de la Garde blanche", comme on les appelait en Russie soviétique à cette époque-là. Ces hommes avaient été évacués après la défaite des Blancs au cours de la guerre civile dans le sud de la Russie.

Ils attendaient sur l'île des Princes (Dardanelles), à Bizerte, en Bulgarie, en Serbie et dans quelques autres pays que leur sort fût réglé. L'Armée blanche avait drainé dans son sillage des milliers de civils qui, d'une manière individuelle, cherchaient un lieu où se caser dans une Europe en ruine et loin d'être de tout repos.

Renault entreprit donc de faire venir sous contrat d'anciens officiers, des soldats et des cosaques de l'armée des Volontaires. L'exemple de Renault fut suivi par d'autres employeurs et même par le gouvernement français, préoccupé par les problèmes agricoles et le manque de bras dans les campagnes françaises.

Venue vivre à Paris en 1925 d'une façon permanente*, j'avais presque tout de suite commencé à travailler dans le journal de Milioukov (Milioukov n'avait pas de liens avec les armées de Dénikine ou de Wrangel), mais ce n'est qu'en 1927 que j'appris que je pouvais voir les "foules russes", le dimanche à l'église russe. J'y suis donc allée et y ai vu un grand nombre de gens. L'église était bondée, on se bousculait au-dehors dans le jardin. Il y avait une majorité d'hommes et dix fois moins de femmes, quelques très petits enfants et une absence totale d'enfants d'âge scolaire ou d'adolescents.

J'ai appris aussi qu'il y avait des églises russes dans les banlieues autour de Paris. On commençait à les surnommer "quarante fois quarante". Je sus également qu'il y avait non seulement des églises russes mais des épiceries, des jardins d'enfants, des écoles où l'on enseignait le catéchisme, des fêtes célébrées selon le calendrier ancien (julien), des comités constitués pour venir en aide aux vieillards et aux invalides de la Première Guerre mondiale. Et à Billancourt, dix mille Russes construisaient les automobiles Renault. Je tenais là le terreau qu'inconsciemment je recherchais.

Quand mes premiers récits intitulés Chroniques de Billancourt commencèrent à paraître, les garçons coiffeurs russes n'acceptèrent plus mes pourboires, le cordonnier voulut ressemeler mes souliers gratuitement, le propriétaire de l'épicerie m'offrit des bonbons et les enfants du quartier se mirent à me reconnaître et à pointer le doigt sur moi. J'ignore si mes lecteurs avaient véritablement saisi toute l'ironie contenue dans nies récits et s'ils avaient compris qu'entre moi et mes "héros", il y avait un profond fossé : le mode de vie, l'origine, l'éducation, le libre choix d'une profession, sans parler des opinions politiques.

Quarante ans ont passé depuis que ces récits ont été écrits, et plus de trente ans depuis que je les ai relus pour la dernière fois. Il me semble aujourd'hui que leur signification sociohistorique dépasse leur valeur artistique. Le "petit peuple" d'émigrés russes en France n'a fait l'objet d'aucune étude particulière et si peu de choses furent écrites sur cette "classe laborieuse", ce nouveau "prolétariat", sur ces gens qui ne parlaient pas le français, qui avaient été arrachés à leur pays d'origine sans espoir d'y revenir, qui étaient séparés de leurs proches. Aujourd'hui, personne ne sait plus rien d'eux, personne ne se souvient d'eux.

Comme je l'écris dans mon autobiographie : "La sirène de l'usine hurlait. Vingt-cinq mille ouvriers se déversaient sur la place à travers le large portail en fer. Un ouvrier sur quatre était un ancien gradé de l'Armée blanche. Ils se tenaient droits comme des militaires et leurs mains étaient abîmées par le travail... C'étaient de paisibles pères de famille, d'honnêtes contribuables. Ils lisaient les quotidiens russes, étaient membres d'innombrables clubs d'anciens combattants et conservaient précieusement au fond de leurs vieilles malles russes les décorations, les insignes de régiment, la croix de Saint-Georges, les médailles, les épaulettes, les dagues, des photographies fanées. On savait qu'ils n'étaient pas des instigateurs de grèves et qu'ils s'adressaient rarement au fonds d'aide médicale de l'usine. Ils jouissaient d'une santé de fer acquise sans doute au cours de la Grande Guerre et de la guerre civile, et ils étaient particulièrement soumis à la loi et à la police. La criminalité était pour ainsi dire inexistante et les rixes rares. Un crime passionnel avait lieu une fois tous les dix ans et, d'après les statistiques, on n'avait jamais trouvé de cas de faux-monnayeur ni mentionné un détournement de mineure." L'aspect historico-sociologique de ces récits n'exige pas d'autres commentaires, par contre leur aspect littéraire nécessite quelques éclaircissements : l'ironie de l'auteur devait apparaître dans le style de la prose, c'est pourquoi entre moi et mes personnages, le narrateur a fait son apparition. Les premiers récits des Chroniques de Billancourt ne peuvent pas ne pas évoquer Zochtchenko aux lecteurs (et dans une moindre mesure Babel et Gogol), et cela non seulement parce que j'étais jeune et inexpérimentée, et qu'il fut alors, en quelque sorte, mon maître, mais surtout parce que mes héros étaient des provinciaux, des semi-intellectuels de la génération des années dix et vingt et qu'ils parlaient la langue de Zochtchenko dont les oeuvres paraissaient chaque semaine dans la presse russe émigrée pour leur plus grand plaisir.

Il me faut préciser que la "langue des héros de Zochtchenko" relevait de la même classe sociale, de la même origine géographique et était le produit du même niveau d'instruction et du même vécu que celle de mes héros. Par contre, la langue des émigrés possédait une particularité que celle de Zochtchenko n'avait pas car elle intégrait des mots de la langue française en les russifiant et en la rendant plus haute en couleur. La langue parlée par les personnages des Chroniques de Billancourt était moins unifiée et si on l'étudiait de plus près, elle possédait les caractéristiques suivantes :

1/ Un discours démodé, vieilli, celui de l'époque de Tchekhov et même de l'époque précédente avec la fréquente utilisation du prénom suivi du patronyme, même lorsque les gens se tutoyaient entre eux. Le discours adressé à la femme, en général, comportait une notion de respect dû à un être précieux, rare, parfait et délicat, un discours mi-enfantin, mi-adulte. On y trouvait des expressions comme "avec toute ma reconnaissance" et même "merci" en français mais prononcé avec un fort accent russe. Cette langue comportait nombre de termes sur le mode diminutif, d'expressions idiomatiques, de provincialismes. Ce n'était pas la langue de Bounine, de Rachmaninov, de Diaghilev ni de Remizov. C'était le parler des gens de la Russie du Sud, de ceux qui n'avaient suivi que quatre classes au gymnase (équivalent du lycée français) ou encore avaient eu une formation accélérée dans les écoles militaires.

2/ Il y avait aussi des termes récupérés dans la presse soviétique ou auprès des visiteurs occasionnels venus de Russie soviétique, mots nés des perturbations de la révolution ou du progrès technologique.

3/ Des mots signifiant des choses nouvelles qui avaient été inventés à la va-vite dans les rédactions de la presse émigrée à Paris et traduits du français.

4/ Enfin les termes du quotidien français utilisés tels quels, comme par exemple bistros ou complié vestone (complet-veston prononcé à la russe) et des dizaines d'autres. Je n'ai pas abusé de ces termes, ils se retrouvent çà et là dans mes récits mais je ne les ai jamais cultivés sciemment.

La critique et mes amis écrivains m'ont souvent répété que j'allais peu à peu m'éloigner de ce parler (en partie emprunté) et que le plus vite serait le mieux. Ils ont eu raison, car dès 1931, m'étant détachée du narrateur, j'ai commencé à écrire, parallèlement aux Chroniques de Billancourt, des récits d'une manière autonome, et en 1934, j'ai définitivement abandonné ma première manière – ce qui a mis fin aux Chroniques de Billancourt. Car sans ce parler spécifique, elles n'auraient pu exister.

Une autre période commençait pour moi, sans doute moins intéressante d'un point de vue sociologique, mais d'une maturité littéraire plus grande et qui m'a amenée vers mes "petits romans" des années quarante et cinquante dans lesquels j'étais entièrement responsable de l'ironie comme du point de vue de l'auteur-narrateur. Dans ces romans, mes héros n'étaient pas des gens que j'observais avec attention mais des intellectuels déclassés parmi lesquels je vivais et avec lesquels je m'identifiais.

Aujourd'hui, les uns et les autres ont disparu. L'âge moyen des émigrés russes avoisinait trente et quarante ans dans les années vingt et trente. Leurs tombes peuvent être visitées au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois, dans le département de l'Essonne, près de Paris, où dans "l'ancienne partie" reposent les disparus des années quarante et cinquante. "La nouvelle partie" est un vaste espace où sont enterrés ceux qui sont morts dans les années soixante et soixante-dix. Ceux qui sont encore en vie et qui résident dans les maisons de retraite russes (dites "maisons des vieux") ont perdu la mémoire ou sont incapables de raconter quoi que ce soit. Les sous-lieutenants et les enseignes de vaisseau de deuxième classe des régiments tsaristes sont âgés de quatre-vingts ans et plus. Les jours de fête, à la cathédrale russe de la rue Daru, on n'y rencontre plus qu'une trentaine de personnes de cette génération. Ceci est encore du domaine de l'histoire et de la sociologie dont j'ai peut-être, pour les générations futures, réussi à conserver la mémoire dans ses aspects tragi-comiques, absurdes et amers. "



Liens Internet
Bibliographie :

Oeuvres présentées :

Chroniques de Billancourt

Autres oeuvres :

L'Accompagnatrice
Le Laquais et la putain
Astachev à Paris
Le Roseau révolté
La Résurrection de Mozart
Le Mal noir
De cape et de larmes
À la mémoire de Schliemann
Roquenval
Chroniques de Billancourt
Où il n'est pas question d'amour
La Souveraine
Les Dames de Saint-Petersbourg
Zoïa Andréevna
Le Livre du bonheur
Tchaïkovski
Histoire de la baronne Boudberg
C'est moi qui souligne
Borodine
L'affaire Kravtchenko
Les Francs-maçons russes du XXE siècle
Alexandre Blok et son temps
Récits de l'exil
Nabokov et sa Lolita
Thesaurus Nina Berberova, essais