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Biographie :
Leonid Guirchovitch naît à Saint-Pétersbourg en 1948. Fils de musiciens, il suit d'abord des études de violon au Conservatoire de Moscou avant d’intégrer comme violoniste l'Orchestre symphonique Philharmonique de Leningrad.
En 1978, il quitte l’URSS pour Israël (où paraît son premier livre, Le Bouquet retourné) avant de gagner l’Allemagne en 1980 où il devient premier violon à l’Opéra de Hanovre.
Ses romans ne commenceront à être publiés en Russie qu’après 1991.
Son grand roman, 'Apologie de la fuite' paraît en 2004 en France.
Ressources :
Interview
Boris Czerny
L’arche - février 2005
Douze écrivains russes ont présenté leurs œuvres dans le cadre du festival « Les Belles étrangères » qui s’est tenu en novembre 2004 à Paris et dans diverses villes de Province. Cette manifestation littéraire a été pour le lecteur français l’occasion de découvrir des romanciers peu connus – comme, par exemple, Léonid Guirchovitch. Son grand roman, Preis, qui a été édité en Russie en 1999, vient d’être publié en français sous le titre Apologie de la fuite dans une traduction particulièrement réussie de Luba Jurgenson.
Les subtilités stylistiques et les modulations musicales de la prose de Guirchovitch dépassent leur simple fonction esthétique, pour participer à une réflexion sur la conservation de l’identité individuelle et collective dans un milieu hostile et destructeur. Cette question est au centre de l’œuvre et de la vie du romancier, qui est devenu citoyen israélien en 1973.
Depuis 1980, Léonid Guirchovitch vit et travaille en Allemagne. Tout en exerçant en tant que premier violon à l’opéra de Hanovre, il compose ses récits et romans dans sa langue maternelle, le russe.
Apologie de la fuite peut se lire comme un témoignage historique sur la condition juive en URSS et sur la marginalité. L’écrivain imagine que, peu de temps avant de mourir, Staline a mis à exécution son projet de déportation massive des Juifs russes en Sibérie. Là, dans un espace clos, les Juifs délestés de toute forme de conscience identitaire vont élaborer leur propre société soviétique. Apologie de la fuite est un roman utopique, tragique et optimiste à la fois, qui rappelle à la fin qu’« être juif ce n’est pas si grave que cela. C’est arrivé à d’autres ».
À la fin de votre roman, vous faites dire avec humour à un de vos personnages que « ce n’est pas grave d’être juif ». Cela « est-il moins grave » en Allemagne, où vous résidez, qu’en URSS, où vous êtes né et où vous avez vécu jusqu’à l’âge de 24 ans ?
Léonid Guirchovitch : Comme je l’écris dans un de mes romans, Têtes interverties, qui est consacré à cette question, la vie m’a appris à manger à la même table que des personnes qui sont certainement des bourreaux, sans pour autant me poser en tant que juste et pousser des cris hystériques.
Pour vous, la distinction entre les régimes nazi et soviétique est non pertinente ?
Léonid Guirchovitch : On ne peut pas poser la question en termes de mesure. Pourquoi serait-il plus moral de tuer pour une raison politique – la lutte des classes – qu’au nom de critères raciaux ? Je comprends bien qu’il y a dans tout cela une certaine logique. Dans le premier cas, il y a toujours la possibilité de passer dans l’autre camp. Dans le second cas, il n’y a pas de porte de sortie. Mais l’avantage que procure la trahison est très douteux d’un point de vue moral et, dans les faits, cette opportunité est très limitée dans sa concrétisation.
Je connais des vieilles dames juives qui n’osent pas se rendre en Allemagne de peur de rencontrer leurs bourreaux par hasard, dans la rue.
Léonid Guirchovitch : Parfois, j’ai des sortes de lubies et je m’imagine que les musiciens de l’orchestre dans lequel je joue sont vêtus d’uniformes de la Wehrmacht. C’est une vision tout à fait naturelle pour un Juif. D’un autre côté, quand, je me transporte par la pensée aux toutes premières heures du régime soviétique, je suis saisi d’effroi car je ne sais pas quelles auraient été mes convictions et quel camp j’aurais choisi. Aujourd’hui seulement, du haut des connaissances que j’ai acquises, je peux mettre un signe d’égalité entre les slogans « anéantir en tant que classe » et « anéantir en tant que race ».
Je me permets d’insister. Vous avez choisi de vivre en Allemagne et pas dans un autre pays. Pourquoi ?
Léonid Guirchovitch : L’établissement de relations diplomatiques entre Israël et l’ex-Allemagne de l’Ouest fut présenté dans la presse soviétique comme une alliance cynique entre deux régimes extrémistes et réactionnaires. À partir de ce moment-là, l’Allemagne de l’Ouest devint définitivement pour moi la patrie de la spiritualité européenne.
Nous aurions pu vivre dans n’importe quel autre pays d’Europe ; mais il me semblait que, pour un Juif, l’Allemagne correspondait du point de vue culturel et linguistique à ce que l’Espagne avait été à une certaine époque. Dans ma famille, les mots et expressions « allemand », « il est d’origine allemande » étaient prononcés avec beaucoup de respect. Ils étaient synonymes d’un haut niveau de culture et de probité. Les très rares évocations, à la radio ou à la télévision, de l’extermination de six millions de Juifs pendant la guerre fonctionnaient comme des phrases codées pour condamner l’antisémitisme d’État en URSS.
Pour conclure sur cette question, je voudrais préciser que, dans un premier temps, mon épouse et moi nous nous sommes installés en Israël. Nous étions parfaitement intégrés au paysage russo-israélien. Mais quand notre enfant est né, nous avons compris que nous ne pouvions plus nous satisfaire du salaire que nous gagnions en Israël. Notre choix de l’Allemagne fut alors une démarche totalement réfléchie.
Nous sommes partis de l’idée qu’en Europe un Juif ne pouvait se considérer comme tel que par la langue allemande. Est-ce que je me suis trompé ? Je me souviens des mots du poète russe juif Dovid Knut : «… cet air juif-russe si particulier, heureux est celui qui l’a déjà respiré ». J’espère que mes enfants pourront dire la même chose à propose de l’air allemand.
Par votre profession de musicien, vous êtes une incarnation vivante du Juif klezmer d’Europe centrale et orientale. N’êtes-vous pas le symbole d’une représentation que vous contestez ?
Léonid Guirchovitch : Le nombre et le talent des violonistes juifs en Russie étaient liés, en tout premier lieu, aux lois et règlements qui interdisaient certains emplois aux Juifs, et non pas à leur sens particulier et exceptionnel de la musique et de l’art. Devenir un artiste permettait aux enfants juifs de vivre une sorte de conte de fées. Aujourd’hui, ce sont des petits Coréens ou Chinois qui font ce rêve. Après la révolution, la musique était utilisée à des fins de propagande. Le pouvoir partait du principe très discutable que les Juifs avaient un talent musical inné plus grand que les autres. Dans l’orchestre philharmonique de Leningrad, dans les années 1960, il y avait parmi les violonistes deux ou trois Russes tout au plus.
Nous étions envoyés en Occident pour faire la promotion de l’URSS. Cela nous donnait des droits. Nous étions exemptés de l’obligation d’aller aux diverses manifestations. Mais notre liberté s’exerçait dans les limites d’un ghetto peuplé d’élèves et de professeurs de musique, tous juifs, avec des règles de vie différentes de celles qui avaient cours en dehors des murs de notre monde clos.
Nous en revenons au sujet d’Apologie de la fuite ?
Léonid Guirchovitch : Oui, et à celui d’autres œuvres encore non traduites en français, dont un essai sur le violon. La musique m’a révélé mon état d’esclavage. Elle m’a insufflé le sentiment de liberté et la nécessité d’écrire. Tout est lié.
Sergueï Chapoval
Nezavissimaïa Gazeta – aout 1996
Léonid, vous êtes un musicien professionnel. Comment en êtes-vous venu à l’écriture ?
Léonid Guirchovitch : J’ai eu une formation musicale très sérieuse, qui me permet de gagner ma vie. Je suis donc absolument libre comme écrivain, je n’ai ni délais, ni obligations, je ne suis pas tenu à avoir du succès.
Quelle activité considérez-vous comme essentielle ?
Léonid Guirchovitch : L’écriture bien sûr.
Avez-vous été influencé par d’autres écrivains ?
Léonid Guirchovitch : Il m’est déjà arrivé, après avoir lu un livre, de vouloir écrire quelque chose d’aussi bien. Mais je n’y arrivais pas et même aujourd’hui je ne suis pas certain d’y arriver. Il y avait tout de même une sorte de modèle solaire. Ma première émotion littéraire, qui m’a donné envie d’écrire, était Le Docteur Faustus de Thomas Mann. Je l’ai lu vers l’âge de quinze ans, cette lecture m’a paru extrêmement difficile, d’ailleurs je n’ai pas pu la terminer, mais j’ai eu envie d’imiter cet auteur. Mon antisoviétisme a joué un rôle important dans mon écriture. Depuis la plus petite enfance, je rejetais tout ce que je voyais autour de moi. Cela a fait, en partie, mon malheur. Ma haine du régime s’est répercutée sur bien des choses que ce régime s’était appropriées. Elle m’a rendu indifférent à l’égard de la Russie. L’écriture a été une tentative de me cacher, de m’échapper de la Russie. J’ignorais alors que mon idéal était infiniment loin de Thomas Mann : le livre que j’avais lu dans une mauvaise traduction n’avait tout simplement rien à voir avec la langue russe. Je ne risquais pas d’y apprendre quoi que ce soit.
Vous étiez donc content de quitter l’Union soviétique ?
Léonid Guirchovitch : Content n’est pas le mot. Je ne puis même pas exprimer mes sentiments d’alors. J’avais l’impression de ressusciter… Je ne suis pas un Moscovite, j’avais vécu à Leningrad. La vie culturelle s’y réduisait à une sorte de nécrophilie. C’est pour cette raison, par exemple, que l’art conceptuel était impensable à Leningrad. Je ne puis imaginer un Rubinstein1, un Prigov ou un Sorokine léningradois. Leningrad, c’est la nostalgie permanente de ce qui s’est déjà transformé en ruines. En quittant la Russie, je n’ai pas eu à changer de nostalgie. J’ai continué à vivre dans une sorte de nostalgie du Siècle d’argent2, comme avant.
Qu’est-ce qui vous a poussé à vous installer en Allemagne ?
Léonid Guirchovitch : Mon but n’était pas d’aller en Israël, mais de quitter l’URSS. Israël s’est révélé un îlot au milieu de l’océan des pays arabes, et je mourais de nostalgie pour l’Europe. Je n’avais pas envie de jouer les touristes. J’avais la trentaine, et mes compétences en musique me permettaient de prétendre à une place dans un orchestre européen. J’ai passé le concours et je suis entré dans l’orchestre où je travaille encore à ce jour.
On dit parfois que l’exilé qui a réussi et qu’on voit installé dans un confort insipide, donne l’impression de vivre une véritable tragédie.
Léonid Guirchovitch : N’oubliez pas que je suis citoyen israélien et mes parents sont enterrés en Israël. Je n’ai pas l’impression d’être un exilé, je suis venu en Allemagne en tant que travailleur émigré. D’Israël, pas de Russie. Je ne partage donc pas les états d’âmes de l’exilé prospère et mélancolique. Chaque année, je passe deux mois en Israël, devenu en quelque sorte un département d’Outre-mer, l’Algérie de 1948. Cela me suffit pour ne pas me sentir isolé. La communauté russe d’Israël, certes un peu provinciale, se suffit parfaitement à elle-même.
Vous parlez sans cesse d’Israël. Pourtant, cela fait 16 ans que vous vivez en Allemagne.
Léonid Guirchovitch : C’est que je n’ai absolument rien à en dire. Je vis, j’écris. Je vis dans un monde russe. L’Allemagne est restée pour moi un mythe, un peu comme Thomas Mann dans la traduction russe. À propos, j’aurais dû parler aussi de Nabokov. J’ai essayé de l’imiter, d’apprendre quelque chose auprès de lui. Si j’ai réussi à écrire, c’est grâce à Nabokov et non à Thomas Mann. J’ai lu Lolita en 1970. Un gars malin de l’orchestre de Mravinski l’avait apporté en pensant qu’il s’agissait de littérature pornographique.
Et vous n’avez jamais été déçu par Nabokov ?
Léonid Guirchovitch : C’est impossible. J’ai dû lutter contre le désir conscient de l’imiter. J’ai fait mon apprentissage de l’écriture avec Nabokov, car je n’avais personne d’autre. Je comprenais d’ailleurs tout le danger d’un tel apprentissage. Il était évident que la Russie allait connaître Nabokov, c’était une question de quelques années. Et alors, tant d’autres imiteraient son intonation hautaine. Mais Nabokov ne se réduit pas à cela, bien entendu.
Pourtant, dans votre roman Têtes interverties, l’intonation est tout autre : c’est de l’auto-annihilation, avec de l’ironie à l’égard des Juifs et des Allemands…
Léonid Guirchovitch : Remarquez que dans mon roman Têtes interverties, il n’y a rien de méchant sur les Russes. Quant à l’intonation, j’essaie de créer toujours l’illusion d’un roman-confession, le lecteur doit avoir l’impression que je me livre complètement. Je crois que cela rend le livre plus convaincant. La trame romanesque est extrêmement importante. Je la considère comme un des moyens d’expression les plus puissants et je ne vois pas pourquoi je m’en priverais.
Je voudrais revenir à la question de l’exil. On considère que pour un écrivain, c’est le mal absolu.
Léonid Guirchovitch : Je connais des écrivains qui ont cessé d’écrire en exil. Je peux citer le merveilleux écrivain Vladimir Maramzine qui n’a plus écrit une ligne. Il y a d’autres exemples. Mais il arrive aussi qu’un auteur commence à écrire dans l’obscurité, aveugle, sourd, sans langue. C’est qu’il a pu se concentrer, il a pu se mettre à penser et à écrire. Je suis persuadé que si je vivais en Russie, j’écrirais beaucoup moins bien.
Le problème du lecteur, existe-t-il pour vous ?
Léonid Guirchovitch : Absolument pas. Je suis capable de garder un texte sans le montrer. Pendant des années, j’ai vécu sans publier. Quand j’ai été publié la première fois, quatre ans après mon arrivée en Israël, j’ai compris qu’il y avait là un petit danger : je risquais d’écrire en pensant à la publication, aux goûts de mon éditeur, car je le connais. Maramzine m’avait dit : « Arrêtez de publier ». Pendant cinq ans, je suis resté sans publier et cette situation ne me déplaisait pas complètement. La preuve, c’est ce qui est arrivé à mon roman Têtes interverties. Quand j’ai terminé Apologie de la fuite, j’ai senti que j’avais dit ce que j’avais à dire en tant qu’écrivain. Alors, j’ai décidé d’écrire un livre que je pourrais publier en Allemagne. Il me semblait qu’un livre qui avait des éléments d’une histoire policière et où les Allemands pourraient se voir de l’extérieur, par les yeux d’un étranger, pourrait plaire. Mais j’ai essuyé un échec : le roman est publié en Russie, mais pas en Allemagne.
Suivez-vous la nouvelle littérature russe ?
Léonid Guirchovitch : J’en ai une vision assez fragmentée. Je peux citer La Norme de Sorokine. C’est l’Eugène Onéguine d’aujourd’hui, en ce sens que c’est une encyclopédie de la vie soviétique. C’est incontestablement un chef-d’œuvre. L’art conceptuel moscovite est intéressant dans son ensemble, mais globalement je lui suis hostile, même si j’admire certaines œuvres.
C’est le léningradois qui parle en vous ?
Léonid Guirchovitch : Oui. Il existe une relation entre Moscou et Leningrad héritée de celle qui existait jadis entre Moscou et Pétersbourg ; elle n’est donc pas marquée par une nostalgie nécrophile. Moscou vivait, tandis que Leningrad se mourait. Or moi, je suis bien sûr du côté de la culture déclinante et non pas de celle de Moscou, forte, saine, aux joues roses, avec ses larges avenues et ses soirées. La vieille Moscou était terriblement germanophile et moi, je me suis lassé de la morgue allemande, du romantisme, de l’expressionnisme. Saint-Pétersbourg, en revanche, malgré son mode de vie réglé à l’allemande et ses salons de thé allemands était tourné, pour ce qui était de la culture, vers la France et l’Italie. On y écoutait Rimski-Korsakov et Moussorgski, deux compositeurs auxquels l’impressionnisme musical français doit beaucoup (j’entends par là Ravel et Debussy). Moscou, avec ses Skriabine, Rakhmaninov, Metner, son imitation de la musique allemande, est trop lourde pour moi. (C’est le musicien qui parle en moi, en musique je suis plus professionnel qu’en littérature). Je suis de ceux qui considèrent Brodski comme un grand poète. Naturellement, je me retrouve dans une compagnie fort ennuyeuse, mais je ne suis pas pour autant incapable d’apprécier un Prigov. Seulement, Elena Schwarz3 m’apporte infiniment plus que Prigov. C’est mon enfance léningradoise et pétersbourgeoise qui me fait dire cela. D’ailleurs, je ne souhaite pas être un homme trop en chair et en os, je refuse d’avoir les joues vermeilles.
Olga Zavadovskaïa
Gazette juive - décembre 2002
Staline est mort. Son secrétaire Poskriobychev l’a remplacé. Mais lui aussi a disparu, tout comme l’Union soviétique. La Russie est dirigée par un « pentagonone », cinq présidents. Leningrad a été changée en « Nevograd ». Le centre historique est tombé en ruine, le nouveau centre s’est décalé vers l’avenue de Moscou, exactement comme c’était prévu dans les projets des années 1930. Au nord-est du pays, une république autonome, dont l’existence est un secret d’État, demeure inconnue de tous : Fijma, où l’on a déporté tous les Juifs soviétiques. Là, coupés du monde par la nature vierge et enfermés dans leur conscience de Soviétiques, ils ne se doutent même pas de la chute du régime. Deux mondes fantastiques, qui existent en parallèle, sont décrits avec une étonnante réalité. Un jeune homme de dix-sept ans du nom de Preis parvient à s’enfuir de Fijma, à rejoindre Leningrad, d’où son père a été déporté jadis, puis de partir à l’étranger.
Telle est la trame du roman Apologie de la fuite/i>. C’est un mélange passionnant, mais très complexe de roman policier, de politique-fiction et d’anti-utopie. Écrit dans les années 1980, ce roman n’a vu le jour qu’en 1998, lorsque son scénario ne semblait plus du tout invraisemblable. En 1999, il a fait partie de la Shortlist du Booker Prize. Je trouve que c’est un des meilleurs livres russes des dix dernières années.
Léonid Moïsseïevitch, beaucoup d’années sont passées entre le moment où le livre a été écrit et sa publication. Pourquoi ?
Léonid Guirchovitch : J’ai écrit Apologie de la fuite dans les années 1980. Ce livre m’a apporté de grandes souffrances, puis une grande fierté et de nouveau, des souffrances. Car je n’arrivais pas à le publier. Vladimir Maximov, le rédacteur de la revue Continent éditée à Paris, me disait que c’était impossible à cause du passage sur Chostakovitch qui risquait d’être mal interprété. Ceux à qui il avait montré le roman l’avaient mal pris.
À qui l’avait-il montré ?
Léonid Guirchovitch : À Galina Vichnevskaïa et à Rostropovitch. Ils y ont vu de la russophobie. Cette accusation, qui n’a strictement aucun fondement, m’a mis très en colère, car il est exclu que je puisse ressentir une quelconque phobie basée sur le critère national. D’après Maximov, la seconde personne qui m’a trouvé russophobe, était Lioubimov, le metteur en scène du célèbre théâtre de la Taganka à Moscou. Quant à la troisième personne, il ne l’a pas nommée, mais je soupçonne qu’il s’agit d’Andreï Tarkovski.
Quelle est la cause d’une telle réaction ?
Léonid Guirchovitch : Une lecture trop superficielle. Tout simplement, le livre est écrit dans une tonalité un peu déroutante.
En quoi se manifesterait donc cette russophobie ?
Léonid Guirchovitch : L’ironie à l’égard de certains thèmes russes a été perçue comme incompréhensible et donc négative. Quelqu’un a été choqué par ce que je dis des bardes1. Car si le pays considère que la chanson d’auteur est un art qui fait pleurer, et si moi, je pense autrement, alors c’est une offense à la nation. En plus, l’exil change la vision des choses. Une partie des exilés affirme que l’Union soviétique est un phénomène qui n’a rien à voir avec la Russie, qui a été apporté de l’extérieur. Ils s’indignent quand les Occidentaux parlent de « Russes » en désignant des Soviétiques. En principe, cette position m’arrangeait. C’est la position de Nabokov : la Russie a péri comme Rome, la Grèce etc. Je comprends que ce n’est pas tout à fait le cas, mais cela me convenait, tant que l’Union soviétique existait. D’ailleurs, à ce jour je ne mets pas de signe d’égalité entre antisoviétique et antirusse. Or, voilà que du jour au lendemain, nous devenons tous originaires du passé. On ne sait pas très bien où commence ce passé, car le passé soviétique et le passé russe se sont confondus après la chute du régime, tout s’est mêlé dans une sorte d’extase passionnelle ; toute sortie antisoviétique devient vexante pour les Russes. C’est pourquoi Apologie de la fuite, un livre antisoviétique, a été perçu par certains comme étant antirusse. Malgré cela, dans l’ensemble, le livre a été plutôt bien accueilli. Moi, j’ai pris un grand plaisir à jouer à chat avec les événements. Dès la fin des années 1970, j’avais compris que le pouvoir soviétique vivait ses derniers jours. Je l’avais compris dès que la guerre en Afghanistan avait éclaté. Au début de la Perestroïka, l’émigration s’était scindée en deux. La droite, les irréductibles, disait que c’était une provocation destinée à tromper l’Occident libre. La gauche, les occidentalistes, était encline à croire Gorbatchev. Les premiers traitaient les seconds d’agents du KGB.
Quels étaient les critères pour distinguer la gauche de la droite ?
Léonid Guirchovitch : La droite était plus nationaliste, haïssait le pouvoir soviétique, le considérait comme étranger et hostile à la Russie. La gauche affirmait que la Russie avait toujours été un pays affreux et que les exactions soviétiques étaient la conséquence naturelle des horreurs commises sous le tsar. Plus tard, tout s’est retourné. Aujourd’hui, en Russie les nationalistes et la droite sont solidaires de la Russie stalinienne et soviétique. Je ne sais pas comment ils ont fait pour concilier les deux, mais ils y sont parvenus.
Comment s’est déroulée votre carrière d’écrivain ?
Léonid Guirchovitch : Elle a été plutôt difficile. On ne voulait pas de moi.
Qu’est-ce qui gênait dans vos livres ?
Léonid Guirchovitch : Je pense qu’il s’agissait de ce qu’on a appelé plus tard le post-modernisme. Mais quand j’ai écrit deux récits « acceptables », ils ont été publiés en Israël, dans la revue 22. En 1978, j’ai publié mon premier livre, Le Bouquet retourné, également en Israël.
Je croyais que votre premier livre, c’était le roman policier Têtes interverties.
Léonid Guirchovitch : Ce livre n’est sorti qu’en 1992. Je l’ai écrit en 1988 et il a d’abord été publié dans la revue 22. Il a connu un assez grand succès en Russie, plusieurs rééditions.
Documents et textes
Liens Internet
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Bibliographie :
Oeuvres présentées :
Apologie de la fuite
Têtes interverties
Autres oeuvres :
Le Bouquet retourné
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