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Biographie :
Né en Russie en 1961, Andréï Kourkov vit à Kiev.
Enrôlé en tant que gardien de prison à Odessa durant son service militaire, il en profite pour écrire ses premiers ouvrages, principalement des contes pour enfants.
Son premier roman parait en 1991 et il connait dès 1993 le succès avec son roman Le monde de Bickford qui est nominé pour le Booker Prize. L'année suivante La chanson préférée d'un cosmopolite lui vaut le prix Heinrich Böll. En France, c'est son roman Le pingouin qui lui apporte le succès.
Ses romans se caractérisent par un regard acéré et ironique sur la vie dans les sociétés postsoviétiques où les individus semblent évoluer au grès des soubresauts de ce nouveau western où mafieux, agents des services secrets et autres oligarques mènent le bal.
Ressources :
Interview
Amélie Petit
Evene.fr - Mars 2005
Il déteste la politique, mais elle n'a de cesse de le faire écrire. Dans Le dernier amour du président, Andreï Kourkov raconte le parcours d'un président arrivé au pouvoir malgré lui. Rencontre avec un visionnaire qui prend le sérieux à la légère.
Votre dernier roman, Le dernier amour du président, se découpe en passages répétés qui se déroulent dans les années 80, 2000 et 2015. Pourquoi avoir choisi de hacher ainsi la narration ?
Andréï Kourkov : Cette structure me donnait la possibilité de montrer la manière dont, par exemple, les événements des années 80 influencent le futur de mon héros en 2004. Cela me permettait de construire une image beaucoup plus complète de la personnalité de cet homme qui devient président de l'Ukraine par hasard. C'est une multitude de petites choses qui se mettent ensemble et le poussent dans une direction - toujours un peu bizarre, puisque ce n'est pas lui qui la choisit. Le fait de revenir souvent sur chaque période me permettait de mettre en évidence tous ces petits détails.
Si votre héros arrive au pouvoir par hasard, n'a-t-il pas tout de même une part de liberté ?
Andréï Kourkov : Il est libre au début de sa vie, bien sûr ; mais il a cette habitude d'accepter toutes les choses qui viennent à lui et en particulier du système soviétique. Il ne rejette rien. C'est un trait de caractère commun aux générations qui ont vécu en Union Soviétique : elles continuent à vivre de manière passive, dans l'attente que quelqu'un vienne les aider ou leur montrer ce qu'il faut faire. Il y a dans cette manière de vivre quelque chose de très infantile. Mon personnage a fait sa carrière sans initiative : à chaque reprise, il a été aidé, poussé à aller plus haut, puis plus haut... jusqu'à la présidence. Cette liberté qu'il a au début de sa carrière est anéantie à partir du moment où il est président. Il devient alors une statue, un symbole, sans véritable pouvoir, avec beaucoup de fonctions, organisées pour lui, mais pas par lui. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé avec l'ex-président Koutchma. J'espère que cela va changer avec Ioutchenko mais je n'en suis pas sûr, parce-que c'est toujours l'entourage - symbolisé dans le livre par Nicolaï Lvovitch - qui décide ce qu'un président doit faire.
Cette fois-ci, contrairement à vos précédents romans, tels que Le pingouin ou Le caméléon, aucun animal ne tient de rôle principal.
Andréï Kourkov : C'est vrai. J'ai publié treize romans en russe, dont deux sans animaux : celui-ci et L'ami du défunt. C'est parce qu'il s'agit d'une histoire plus humaine, un peu plus mélodramatique aussi, plus romantique, plus réelle que les autres. Tout comme L'ami du défunt, qui est aussi un roman très réel, presque réaliste. Je n'avais pas envie de 'planter' un animal dans cette histoire qui ne contient que très peu de choses abstraites.
Vous faites dire à votre personnage : "c'est drôle et en même temps c'est triste". Voilà qui décrit bien l'atmosphère de votre roman.
Andréï Kourkov : C'est en effet beaucoup plus agréable de montrer les choses sérieuses avec humour et un peu d'absurdité ; cela les rend plus accessibles - spécialement pour les lecteurs étrangers, mais aussi en Ukraine et en Russie. Personne ne sait ce qui se passe dans la politique ukrainienne, ni ici, ni chez nous. L'humour me permet de généraliser, et de rendre ces informations plus faciles à comprendre. Si j'avais écrit un roman sans humour, il aurait été moins bien compris. Les personnages décrits avec humour sont plus touchants, plus émouvants. Et puis, j'aurais pu écrire un drame avec la même histoire et les mêmes personnages, mais je n'aime pas les drames. Je suis un optimiste noir : j'ai toujours espoir que la fin de l'histoire nous réserve quelque chose de bon. Si j'accepte le fait que les choses sont noires ou grises, je n'en suis pas pour autant pessimiste. Je suis toujours certain que les choses, enfin, vont bien se terminer.
Dans quelle mesure votre roman s'ancre-t-il dans la réalité ?
Andréï Kourkov : Le dernier amour du président se passe entre 1979 et 2016. Jusqu'en 2004, tout est parfaitement réaliste, sans exagération, ni grotesque. Tout ce qui se passe dans l'avenir, par contre, est écrit avec beaucoup d'humour, de surréalisme. C'est cette partie que je préfère. Cela dit, comme les chapitres sont mélangés, l'humour est constamment présent. C'est beaucoup plus facile d'écrire sur le passé et le futur ; dès qu'on touche au présent, à la réalité, c'est beaucoup plus compliqué et je crois qu'il est du devoir de l'écrivain d'être beaucoup plus responsable.
Quel lien faîtes-vous entre la littérature et la politique ?
Andréï Kourkov : On dit qu'il n'y a pas de littérature apolitique... Je déteste la politique. J'écris beaucoup de choses sur elle parce qu'elle me provoque. Les politiciens me provoquent à réflechir, à réagir. C'est ainsi, par exemple que j'ai été amené à écrire Le Caméléon. A l'origine, c'est un roman écrit en deux langues : en russe et en ukrainien, puisque les personnages parlent l'une ou l'autre de ces deux langues. J'ai été provoqué à écrire ce roman par les nationalistes ukrainiens qui me disaient qu'il fallait que je me mette à écrire en ukrainien si je voulais rester en Ukraine et être accepté en tant qu'écrivain ukrainien. Il s'est passé la même chose avec Le dernier amour du président : j'ai été provoqué par la situation politique. C'est-à-dire que je sentais deux ans avant les élections ukrainiennes que ça allait être une histoire à la fois très tragique et très drôle, absurde, en tout cas très importante pour le pays. La vie en Ukraine est très, trop politisée, il y est impossible de s'isoler de la politique.
Vous ne faites pas partie des 25 auteurs russes invités au Salon du Livre, bien que vous y soyez présent. Est-ce pour des raisons politiques ?
Andréï Kourkov : Je ne suis officiellement pas invité par les russes. Et, d'ailleurs, mes livres ne sont plus disponibles dans les librairies russes. Peut-être me suis-je trop montré lorsque Poutine est venu, à deux reprises, soutenir le candidat de l'ancien gouvernement, Ianoukovitch - un homme qui a fait deux séjours de quelques années en prison. En ce qui concerne le Salon du Livre, ce sont les éditeurs français qui proposaient les auteurs aux responsables russes. A chaque fois que j'ai été proposé, ceux-ci m'ont écarté. Il s'est passé la même chose il y a trois ans à la foire de Francfort : je suis habitué à cette situation, bien que je sois bien sûr un peu déçu et triste. De la même manière, la presse russe n'a écrit que trois articles sur mes livres ces dernières années ; tous commençaient par la question : "pourquoi n'y a t’il pas d'article sur vos livres ?" J'ai le plus haut tirage de livres parmi les écrivains d'Europe de l'est ; mes livres sont traduits dans 23 langues : au Japon, en Corée, en Chine, aux Etats-Unis, au Canada, en Australie, dans tous les pays d'Europe... et ils ne sont pas disponibles en Russie !
Vous terminez votre roman en invitant le lecteur à vous contacter pour connaître la suite de l'histoire, puisque, comme vous l'écrivez, "une bonne histoire n'est jamais terminée".
Andréï Kourkov : Oui, et je voudrais ici demander aux lecteurs en général d'être beaucoup plus actifs, je voudrais leur dire qu'ils ont le droit de demander aux auteurs d'être responsables des personnages. Je voudrais que les personnages bénéficient des droits de l'homme. Il faut que les droits des personnages soient contrôlés par les lecteurs, pas par les écrivains.
Marie-Anne SORBA
Regard sur l’Est - février 2008
Pour sa deuxième édition, le prix Russophonie, organisé par la Fondation Boris Eltsine en partenariat avec l’association France-Oural, a récompensé Joëlle Dublanchet pour la meilleure traduction vers le français de deux œuvres contemporaines très critiques envers la Russie contemporaine, Pathologies de Zakhar Prilépine[1] et L’Année du mensonge d’Andreï Guelassimov[2]. L’écrivain ukrainien de langue russe Andreï Kourkov[3], membre du jury, explique pourquoi une littérature engagée demeure plus que jamais nécessaire, en Russie comme en Ukraine.
Qu’avez-vous aimé dans les deux ouvrages récompensés cette année?
Andréï Kourkov : Pathologies et L’Année du mensonge sont deux romans très contemporains qui font partie de ce qu’on pourrait appeler une littérature objective. [Le premier évoque la guerre en Tchétchénie, le second les turpitudes liées à l’instabilités de la Russie en 1998, NDLA]. C’est une littérature de qualité, indépendante. Je connais Andreï Guelassimov et sa littérature s’approche de celle du jeune Maxime Gorki pour décrire la Russie contemporaine. La situation se répète. Maxime Gorki décrivait le début de la nouvelle société russe après la stagnation de l’époque tsariste, tandis que Guelassimov dépeint les débuts de la nouvelle société après la stagnation soviétique.
En quoi ces auteurs sont «indépendants»?
Andréï Kourkov : Il y a une tendance, en Russie, d’écrire une littérature d’Etat, presque officielle; pas politiquement correcte, mais correcte idéologiquement. En avril 2007 par exemple, Vladimir Poutine a rencontré vingt-cinq jeunes écrivains à Vladivostok. La conversation a porté sur la littérature russe contemporaine. J’ai trouvé cela étrange: tout se passait comme si l’Etat commandait une littérature destinée à promouvoir le patriotisme et former la psychologie du public…Vladimir Poutine a réussi à refaire de la Russie une puissance mondiale sur des bases idéologiques. Mais Zakhar Prilépine et Andreï Guelassimov sont réellement indépendants. Ils écrivent ce qu’ils pensent. Ils se suffisent à eux-mêmes.
Les écrivains peuvent donc écrire ce qu’ils veulent?
Andréï Kourkov : Les écrivains, oui… les journalistes, je n’en suis pas sûr. Les journalistes jouent un rôle plus important dans la société que les écrivains… pour le moment. Dans les années 1990, c’était la même chose en Ukraine: les journalistes étaient censurés, pas les écrivains qui étaient d’ailleurs très peu nombreux.
Comment êtes-vous accepté en tant que russophone en Ukraine?
Andréï Kourkov : Je suis d’origine russe mais je suis un écrivain ukrainien russophone. Le russe est ma langue maternelle mais mon passeport est ukrainien. Je m’intéresse davantage aux affaires ukrainiennes parce que c’est là que je suis installé. Mais je suis également actif, socialement, comme russophone. Il y a 8 millions de Russes, au sens ethnique, et 14 millions de russophones en Ukraine. Dans la vie quotidienne, il n’y a pas beaucoup de différences mais les nuances de mentalité et de langue sont utilisées, chaque jour, par les politiciens... Parmi les auteurs ukrainophones, il y a des intellectuels très radicaux. Ce sont des patriotes professionnels. Ils demandent aux russophones de s’assimiler à la culture ukrainophone. Moi-même, j’ai toujours été partisan de l’intégration. Par exemple, alors que 400.000 Tatars de Crimée parlent le tatar, les 80 écrivains tatars ne sont traduits ni à Moscou ni en Ukraine. On compte également 300.000 Hongrois, beaucoup de Roumains, de Grecs, de Bulgares… Mais il faut intégrer ces minorités au sein d’une culture d’Etat, ukrainienne, tout en garantissant une égalité de traitement des cultures et des langues et le droit à chacune d’exister. Alors, les russophones se sentiront en Ukraine comme chez eux. Personnellement, je ne suis pas accepté par tous les Ukrainiens comme un auteur ukrainien. Il y a deux semaines, une librairie de Kiev a d’abord accepté d’organiser une présentation de mon nouveau roman, Le Laitier de nuit, avant de se rétracter car le livre est publié en russe.
Est-ce pour cela que la russophonie vous tient à cœur?
Andréï Kourkov : L’histoire du 20e siècle a fait que la langue russe est devenue un intermédiaire entre différentes cultures, pas seulement entre la culture russe et d’autres, mais aussi, par exemple, entre la culture ukrainienne et d’autres cultures. Dans les états voisins de la Russie où la langue russe est devenue un instrument de la lutte politique, je crois qu’il est nécessaire de la réhabiliter. En Ukraine, les nationalistes assimilent le fait de parler le russe et d’écrire en russe à un soutien inconditionnel à la politique russe. Mais moi, si je votais en Russie, je ne voterais pas pour Vladimir Poutine! La langue et le pays d’origine sont deux choses différentes, un peu comme la France et le dialecte québécois.
Quels sujets intéressent les jeunes écrivains ukrainiens aujourd’hui?
Andréï Kourkov : Il y a une génération complètement nouvelle de jeunes auteurs, notamment une vingtaine de jeunes femmes de 20 à 35 ans, très actives dans le style «sex, drugs, and rock’n’roll». A l’époque soviétique, ce genre était totalement inconnu; aujourd’hui, c’est un véritable défoulement. Ces auteurs sont très populaires chez les étudiants et dans la jeunesse; ils leur parlent d’eux, de pop-music… Une autre tendance récente veut qu’une poignée d’écrivains développent beaucoup, à l’heure actuelle, une vision nostalgique du royaume austro-hongrois. Les auteurs ukrainiens sont particulièrement traduits en polonais et en allemand. Mais la jeune littérature ukrainienne ignore le monde politique contemporain.
Vous le déplorez?
Andréï Kourkov : Oui. Je crois que dans un état comme l’Ukraine il est important que des écrivains fassent un travail de commentateurs de la vie politique et sociale. Seuls quelques auteurs de ma génération s’y intéressent. Mais si les gens sont moins politisés qu’à l’époque de la Révolution orange, en outre ils n’ont pas une haute idée de la classe politique ukrainienne. Il y a de quoi être cynique. Nos politiciens s’occupent plus volontiers des intérêts de leurs partis que des affaires de l’Etat. La corruption donne de la classe politique une image «non civilisée». Il est difficile de distinguer les véritables héros… Viktor Iouchtchenko a d’abord été présenté comme le héros de la Révolution orange, puis il a été vu comme un traître… La nouvelle héroïne est Ioulia Timochenko, un autre style de populisme.
Comment expliquez-vous sa popularité?
Andréï Kourkov : Ioulia Timochenko est populaire auprès des classes pauvres et de ceux qui attendent de l’Etat qu’il les nourrisse. C’est du populisme pur. Elle a promis de rembourser 200 dollars à chaque citoyen ayant investi de l’argent dans la Banque centrale soviétique. Pour cela, il faudrait ponctionner le budget de 3 à 5 milliards de hryvnias. Je ne sais pas si elle trouvera l’argent, mais on peut estimer que c’est une façon d’acheter la confiance des électeurs pour les six prochains mois. Puis, en septembre, elle devra trouver encore de l’argent pour financer le programme social, au risque d’une nouvelle crise économique.
Documents et textes
Liens Internet
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Bibliographie :
Oeuvres présentées :
Le pingouin
Les pingouins n’ont jamais froid
Le Caméléon
L'ami du défunt
Le dernier amour du président
Autres oeuvres :
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