|
Des origines à la fin du XVIIIème siècle
|
|
Age d’or du roman (1850-1880)
A partir du milieu du XIXième siècle, le roman va progressivement supplanter tous les autres genres tant par le nombre que par la qualité des oeuvres. Outre l’apparition d’auteurs de renom, ce phénomène s’explique aussi en partie par l’impact du réalisme sur la littérature russe. En effet, les autres genres, et notamment la poésie, apparaissaient à bien des égards moins aptes à véhiculer une didactique politique ou sociale. De ce fait, la poésie connut une période de relatif silence avant son renouveau porté par les symbolistes. De même, l’hégémonie du roman ne permettra qu’a de très rares auteurs de la scène théâtrale d’inscrire leur nom au panthéon de la littérature russe. Parmi ceux-ci Ostrovski (1823-1886) offrit au théâtre russe l’un des drames qui honore le plus la scène russe (L’orage).
I - Le réalisme
Le réalisme russe se distinguera nettement du réalisme de la littérature française. En effet, le réalisme russe sera de plus en plus teinté d’utilitarisme, les écrivains étant appelés, avec plus ou moins de réussite, à s’associer aux grands mouvements idéologiques du siècle. Le roman réaliste russe deviendra alors le lieu d’expression de positionnements idéologiques.
1 - Le réalisme contemplatif
Les premiers auteurs russes à s’inscrire dans la lignée des réalistes le feront sur un mode que l’on peut qualifier de contemplatif. Plus observateurs que critiques, parfois plus chroniqueurs et journalistes qu’écrivains, ils offriront à la littérature russe de magnifiques descriptions des us et coutumes d’alors.
|
 Aksakov |
|
Aksakov (1791-1859) s’attardera ainsi sur la richesse d’une nature généreuse dans ses ouvrages évoquant le monde de la pêche et celui de la chasse (Mémoires d’un pêcheur à la ligne et Mémoires d’un chasseur dans le gouvernement d’Orenbourg). Par la suite, ses mémoires (Chronique de famille, les années d’enfance du petit fils Bagrov) nous laisseront de magnifiques images de la vie patriarcale. Comme Aksakov, Gontcharov (1812-1891) apportera à ses écrits un réel souci du détail et un amour profond et bienveillant pour la matière observée. Dans Oblomov, le souci de réalisme et d’objectivité amène l’auteur à ne s’arrêter que sur la description du milieu observé et sur les actes, cette peinture exacte des extérieurs délaissant la description subjective des sentiments.
|
D’autres auteurs apporteront aussi leur regard sur la Russie et ses hommes. Leskov (1831-1895) portera son regard sur une catégorie sociale (Gens d’Eglise) jusqu’alors ignorée par la littérature russe. Melnikov (1819-1883) donnera lui une vision très juste de ceux que fut la vie des Vieux Croyants (Dans les forêts et Dans les montagnes).
2 - Le réalisme militant
|
 Tourgueniev |
|
Tourgueniev (1818-1883) apparaît comme le premier auteur de renom à classer parmi les réalistes militants, même si cela peut paraître comme étant, à bien des égards, à ses dépends. Fervent occidentaliste, ambassadeur de la littérature russe en France où il séjourna durant de très longues années, on lui doit les plus belles descriptions de la Russie et de ses hommes ( Mémoires d’un chasseur). Poète de la nature, ses écrits restituent avec force les impressions d’une nature généreuse et puissante. Porté au nu, Tourgueniev fut contraint de prendre position sur les grandes questions qui agitaient alors la société russe. Mais Tourgueniev était plus un auteur lyrique que réellement politique (ses positions modérées lui valurent des critiques tant des conservateurs que des réformateurs) et ses écrits « forcés » seront d’une qualité moindre.
|
D’autres auteurs, prirent plus volontairement ce rôle d’écrivain militant. Collaborateur au Contemporain puis co-directeur des Annales de la patrie, Saltykov-Chtchédrine (1826-1889), brossa, de sa langue à l’ingéniosité inépuisable et pleine d’humour, des descriptions très critiques des élites et de la société russe d’alors.
Le réalisme critique eut bien d’autres plumes oubliées depuis par la littérature russe. Pissemski (1820-18861), dans son roman Milles âmes, dénoncera ainsi l’immoralité des classes dirigeantes. Pomialovski (1835-1863) mettra quant à lui en avant un véritable homme nouveau en la personne de Molotov, roturier se hissant à force de travail en haut de la société en opposition à ces hommes de trop nés de la bourgeoisie. L’abondante littérature villageoise fourmillera de descriptions plus critiques que celles formulées jusqu’alors : Rechetnikov (1841-1871) dépeindra l’exil de paysans pousser par la misère à quitter leur village et Ouspenski et Sleptov laisseront à la littérature des portraits de paysans ignares, sauvages, voleurs et alcooliques ravagés par la misère. Gleb Ouspenski (1843-1902), plus journaliste qu’artiste, se fera quant à lui le peintre de la décadence de la vie urbaines, de sa misère, de sa prostitution, de son ivrognerie.
3 - Tolstoï et Dostoïevski
On ne peut que classer séparément ces deux géants de la littérature russe, tant par la qualité de leurs écrits, la richesse de leurs textes, que par la portée des idées et des postures morales qu’ils y développèrent et qui eurent incontestablement un impact important sur le mouvement des idées qui agitait alors la Russie.
|
 Tolstoï Dostoïevski |
|
Réalistes, ces deux auteurs le sont indéniablement, bien que chacun de manière très différentes. Tolstoï (1828-1910) est ainsi cet incomparable peintre des destinées humaines au réalisme sensible. Contrairement à Dostoïevski dont les héros sont sombres et énigmatiques, Tolstoï décrit des hommes normaux, équilibrés, « lisibles », protagonistes épurés des questions qui n’ont jamais cessé de l’obséder. Dostoïevski sera quant à lui ce réaliste de l’intérieur, dépeignant dans ses écrits les âmes humaines dans leurs contradictions et leurs destinées tragiques. Il se plaît à dépeindre des malades, des souffrants, des victimes, à étudier les drames du crime et du remords. Les décors sont accessoires, la nature et les joies rares…. Les atmosphères sont dramatiques, angoissantes. Avec Dostoïevski, l’homme redevient un mystère, reconquiert sa complexité. Son œuvre s’oppose ainsi à la philosophie mécaniste et au déterminisme incapables de restituer l’homme dans sa pensée et ses motivations profondes : en replaçant l’inconscient,
l’irrationnel, comme moteur de l’homme, Dostoïevski a enrichi notre vision de l’homme.
De tendancieux, leurs écrits se feront de plus en plus moralisateurs s’inscrivant de fait dans ce réalisme utilitaire de la littérature russe d’alors.
|
Mais ce réalisme utilitaire était bien différent de celui développé par la littérature russe du moment. Ainsi, là ou le réalisme s’envisageait à travers l’unique prisme du monde matériel, Tolstoï et Dostoïevski affirmeront quant à eux le primat de l’esprit et placeront aux centre du débat idéologique et sociétal les préoccupations religieuses et métaphysiques. A cet égard, leur posture moralisatrice (voir leur biographie) contribua tout autant à leur succès que la qualité intrinsèque de leur prose.
4 - Le rôle des critiques littéraires
Les critiques littéraires jouèrent un rôle déterminant dans l’orientation prise par la littérature russe vers le réalisme critique. Ainsi, au cours de la première moitié du XIXème siècle, cette critique se polarisant entre slavophiles et occidentalistes, amena les auteurs de l’époque à se positionner au regard de ses deux conceptions. Progressivement, ces critiques, usant des tribunes mises à leur disposition dans le Contemporain et les Annales de la patrie, devinrent un plaidoyer pour la littérature progressiste, engagée, incitant les auteurs à s’orienter sur le chemin du réalisme sociale au détriment de l’art. En effet, la valeur esthétique d’une œuvre, était, pour la critique d’alors, secondaire, voire incompatible avec le fonction première de l’écriture qui se devait d’avoir une valeur didactique. Tchernychevski (1828-1889), Dobrolioubov (1836-1861), Pissarev (1840-1868) s’opposeront ainsi aux auteurs de l’art pour l’art, et notamment aux poètes.
Il convient de souligner que ces critiques surent aussi repérer et porter les jeunes talents en offrant dans leurs tribunes une place aux futurs grands de la littérature russe. Occidentaliste convaincu, Bielinski fit, par son activité de critique littéraire, beaucoup pour la littérature russe en valorisant le travail d’auteurs dont Pouchkine, Gogol, Tourgueniev, ou encore Dostoïevski.
II - La poésie durant un demi-siècle de réalisme
Se prêtant moins à l’expression d’un discours didactique à valeur politique ou social, la poésie connut durant près de 50 ans, soit entre Lermontov et les symbolistes, une période de relatif silence. Les rares poètes d’alors furent néanmoins eux aussi confrontés à l’invasion de ces préoccupations utilitaires : à l’opposé de poètes réalistes (ou poètes-citoyens), résisteront alors quelques auteurs privilégiant l’esthétique à la rhétorique sociale.
1 - Les poètes-citoyens
|
 Nekrassov |
|
Comme Tourgueniev, Nekrassov (1821-1877), victime de son succès (il est le poète majeur de cette seconde moitié du XIXième siècle), fut contraint de prendre position sur les grandes questions qui agitaient alors la société. Ses vers, alliant lyrisme et satire, parviendront avec plus ou moins de bonheur à concilier intention didactique et nécessités de l’art, laissant de ce fait à la postérité une production à la qualité bien inégale. Ses véritables qualités transparaîtront dans ses œuvres plus personnelles où il pourra exprimer toute sa sensibilité d’artiste. Son chef d’œuvre, Qui vit heureux en Russie est le parfait exemple de cette synthèse impossible entre l’art utilitaire et l’esthétique.
|
Ce vaste tableau de la vie des campagnes, qui fit rentrer la vie populaire au nombre des thèmes de la poésie nationale, offre une qualité d’ensemble médiocre, le texte perdant son unité dans les visées didactiques trop vastes. Mais certaines scènes de cette vie bariolée au réalisme impeccable nous
ont donné certains des plus beaux vers de la littérature russe. Nekrassov a par ailleurs fortement contribué à l’essor de littérature russe en dirigeant pendant plus de trente années les deux principales revues du siècle (le Contemporain et les Annales de la patrie).
Bien d’autres poètes sont à ranger parmi cette catégorie des poètes-citoyens. Nikitine (1824-1861) se fera ainsi le poète de la vie rurale et du moujik. Mais à l’inverse de Koltsov à qu’il emprunte beaucoup, ses vers sont sombres et tristes, emprunts de misère. Poète Ukrainien, Chevtchenko (1814-1861) dont l’art s’apparente à la chanson, a chanté l’Ukraine qu’il souhaitait voir se libérer de l’oppression russe.
2 - Les tenants de l’art
Précurseur du symbolisme, Tioutchev (1803-1893), fut l’un des grands poètes qui marqua la seconde partie du XIXième siècle. Poète de la pensée intime et du monde intérieur, son œuvre apparaît très éloignée des préoccupations utilitaires de la littérature, ses vers exprimant le tourment de l’homme et une nature omniprésente, chaotique, de nuit, d’autonome et de mort. Fet (1820-1892) sera lui aussi le poète de l’intérieur. Moins tourmenté et pessimiste que Tioutchev, ses vers, pleins de finesse et de délicatesse à la douce musicalité, excellent pour communiquer les émotions du cœurs, ces sentiments vagues et fuyants. Fet compara sa poésie au « langage muet que parle les feuilles ». Il est, lui aussi, considéré comme l’un des précurseurs, voire même comme étant le premier symboliste.
D’autres poètes de cette époque laisseront encore à la littérature de jolis vers. Maïkov (1821-1897) dont l’oeuvre manque de profondeur personnelle, a néanmoins marqué la poésie par la réelle qualité esthétique de ses écrits. Enfin, Alexis Tolstoï (1817-1875), cousin au second degré du romancier, ne vivra que pour son art dont il défendra l’indépendance face au réalisme. Touchant à tous les genres (poésie lyrique, tragédies en vers, ballades,…) dans une œuvre abondante, ses vers fluides mais là encore trop peu personnels, le classèrent parmi les amateurs érudits et distingués plus que parmi les véritables poètes.
|
|