littérature russe
Histoire de la littérature russe

Des origines à la fin du XVIIIème siècle
La littérature russe à l’ère soviétique

I - De la révolution à la NEP : 1917-1921

Suite à la révolution, la presse et les imprimeries passèrent sous le contrôle d’un Parti désireux de soumettre la culture à sa cause.
Si certains, comme Gorki, adoptèrent une attitude réservée face aux événements, nombreux furent les écrivains à se ranger du coté des Blancs et, suite à la défaite de ces derniers, à gagner l’étranger (Balmont, Bounine, Kouprine,…). Berlin devint ainsi un centre majeur de la littérature de l’exil. Ceux qui firent le choix de rester sans pour autant rallier le nouveau pouvoir (comme Akhmatova), connurent l’oubli, le silence forcé (privés de moyens de production, les poètes déclamaient alors leurs œuvres dans les cafés : c’est la « période des cafés. ») ou la mort. Certains adoptèrent une ligne plus conciliante en acceptant d’intégrer, en qualité de spécialistes, les institutions culturelles comme les musées ou les bibliothèques. D’autres enfin, dont Valéry Brioussov et Nikolaï Goumilev, s’associèrent à la révolution et participèrent à la formation des nouveaux écrivains issus du monde ouvrier, des rangs des combattants ou encore de la paysannerie et dont les écrits étaient de qualité très relative.

Incapable d’encadrer le développement de cette nouvelle culture en raison de préoccupations plus urgentes liées à la guerre civile, le nouveau pouvoir accepta de voir se développer clubs et centres culturels qui luttèrent alors pour s’imposer comme porte-drapeau de la nouvelle culture.

1 - Le proletkult

On doit à une initiative personnelle l’élaboration de l’un des plus large mouvement culturel d’alors : le proletkult (contraction de proletarskaja kultura, « culture prolétaire »). L’écrivain Alexandre Bogdanov avait dès 1902 conçu l’idée d’une « culture prolétarienne ». Il donna corps à cette idée en impulsant la création, suite à la révolution, d’un vaste tissu associatif devant permettre aux prolétaires d’exprimer leur potentiel créatif afin de supplanter la « culture bourgeoise. » Le proletkult compta à son apogée plus de 500 000 membres. Mais les velléités d’indépendance du mouvement face au Parti amena celui-ci, en 1920, à placer ce mouvement sous la tutelle d’un Etat qui souhaitait, par la même occasion, conserver une culture, certes bourgeoise, mais très riche. Dans Nous, Kirilov en appelait ainsi à brûler Vinci et à raser les musées.

Avant d’être absorbé par le Parti, ce courant laissa à la littérature russe, avec Alexis Gastiev, Vladimir Kirilov, Vassili Alexandrovski, Mikhaïl Guérassimov ou encore celui qui fut considéré comme le Krylov soviétique, Demian Bedny, de très nombreux écrits optimistes et héroïques chantant la ville libératrice opposée au village arriéré, l’industrialisation, le collectivisme. Le proletkult influença aussi le théâtre dont le cadre traditionnel explosa : c’est l’époque des représentations géantes (La prise du palais d’hiver compta environ 10000 acteurs et figurants) sensées insuffler aux masses l’idéologie communiste. On qualifie aussi souvent ce théâtre d’ « agitprop. »

2 - Le LEF

Maiakovski Vladimir
Maïakovski
Porté en littérature par le poète Vladimir Maïakovski, principal poète de l’ère soviétique, un autre courant, le LEF (front gauche de l’art) vit le jour. Ephémère, ce courant valorisait la technique, la science, en adoptant des écrits plus proches du documentaire que de la fiction (on parle d’art factographique).
Ce journalisme du quotidien donna lieu à de très nombreux écrits sous la forme de croquis, de tableaux du quotidien, de mémoires ou encore de comptes-rendus de voyage. Dans son roman Tchapaev, Furmanov inséra ainsi analyses militaires et coupures de presse à son récit.

II - La NEP Littéraire

La pause sur la voie du communisme voulue par Lénine en 1921 fut également favorable à la littérature russe. Si la censure était toujours présente, les maisons d’édition privées furent à nouveau autorisées et une plus grande liberté de ton fut admise. De plus, le Parti réfuta en 1925 le rôle de « nouveaux guides de la littérature » que s’étaient arrogés les écrivains prolétaires revalorisant ainsi ceux que Trotski qualifia de « Compagnons de routes », c’est à dire des intellectuels de talent qui sans soutenir le parti, ne le critiquaient pas non plus.

Les écrits d’alors gravitèrent majoritairement sur un seul thème : la révolution et ses conséquences sur le quotidien. Boris Pilniak fut ainsi l’un des premiers auteurs à placer la révolution au cœur de ses écrits (L’année nue). Chroniqueur du quotidien, Valentin Kataïev décrira quant à lui la vie dans la Russie d’alors avec sa pénurie de logement, les fraudes mesquines,… Plus acerbes, usant d’écrits où l’humour, le cynisme, le grotesque et le burlesque venaient dénoncer les aberrations du quotidien, Zamiatine (1884-1937), Boulgakov (1881-1939), Babel (1894-1939/41) ou encore Ilf et Petrof, connurent un immense succès mais aussi l’exil, la censure ou la mort.
Nikolaï Tikhonov sera l’un des rares à donner une vision grandiose des événements révolutionnaires. Ses écrits jetteront les bases de la littérature soviétique.

Loin des considérons idéologiques d’alors, les Sérapions revendiquaient quant à eux l’autonomie de leur art et la prédominance de la valeur artistique sur la valeur idéologique. Ce groupe, qui eut une forte influence, compta dans ces rangs hormis Evgueni Zamiatine, Mikhaïl Zochtchenko, auteur qui popularisa dans ses nouvelles très brèves le skaz. Composé de jeunes marxistes, le groupe Pereval (dont l’auteur le plus connu fut Ivan Kataïev), bien que plus marqué idéologiquement, revendiquait quant à lui une plus grande valorisation de l’art en opposition à la langue vulgaire des écrivains prolétaires.

III - La période stalinienne

1 - Les premières années (1928-1941)

Avec l’avènement de Staline, la littérature russe vit se refermer l’ouverture très relative que fut la NEP : l’ère du doute, des rebelles, des rêves, des romantiques de la première heure était révolue.
Créé en 1920, le RAPP (Association Russe des Ecrivains Prolétaires), appuyé par le pouvoir, s’imposa alors sur les autres mouvements littéraires. Mais en avril 1932, le pouvoir, soucieux de se rallier de nouvelles plumes dont celles des Compagnons de route, supprima le RAPP jugé trop excessif et le remplaça par l’Union des Ecrivains auquel les auteurs étaient appelés à adhérer « volontairement ». En 1934, lors du premier congrès des écrivains soviétiques, les auteurs durent toutefois prêter serment de fidélité au Parti, ceux à quoi Boulgakov, Mandelstam ou Akhmatova s’opposèrent. Opposés à cette main mise du Parti, nombreux furent les écrivains et intellectuels a être emprisonnés durant cette période.

Boulgakov Mikhail
Boulgakov
D’autres choisirent l’écriture silencieuse sans certitude d’être publié un jour, comme Boulgakov. D’autres enfin se réfugièrent dans des domaines moins sensibles comme la traduction ou les comtes pour enfants. Alexandre Grin privilégia ainsi la nouvelles fantastiques et Mikhaïl Prisvin l’évocation de la splendeur de la nature de la Russie profonde. Cette période fut difficile pour la poésie dont les formes, les sonorités et l’abstraction étaient difficilement conciliables avec le matérialisme ambiant. Seuls Pasternak, Vladimir Maïakovski, Aseev Nikolaï, Anna Akhmatova ou encore Sergueï Prokofiev réussirent un temps à publier.

Durant toute l’ère stalinienne, le réalisme socialiste devint l’ultime critère pour évaluer la qualité d’une œuvre. Pour Staline, les écrivains étaient en effet les ingénieurs de l’âme, l’auteur ayant pour rôle d’éduquer les masses en décrivant la réalité, du moins celle du Parti. Mais se devant d’être accessible au plus grand nombre, la littérature perdit en qualité, le fond étant privilégié au véritable art d’écrire. Peu d’auteurs de l’intérieur (en opposition à œuvres d’auteurs expatriés) comme Alexandre Fadéev qui dirigea durant plusieurs années le RAPP puis de l’Union des Ecrivains, Constantin Fédin ou encore Leonid Leonov (1899-1994), laissèrent des écrits de qualité.

Les héros et thématiques de la littérature russe d’alors étaient les travailleurs, les pionniers, les kolkhoziens et les fonctionnaires du Parti, hommes et femmes optimistes avançant ensemble pour l’édification d’un monde nouveau. Inspirés par les visites de chantiers et de kolkhozes organisées par l’Union des Ecrivains, les auteurs à succès sous Staline furent Nikolaï Virta qui idéalisa la vie dans le kolkhoze (Notre pain quotidien), Youri Krymov qui loua le stakhanovisme (Le tanker Derbent), Nikolaï Pogodine qui fut quant à lui le chantre des camps rééducateur ou encore Nikolaï Ostrovski qui, avec son roman Et l’acier fut trempé, donna à la jeunesse communiste l’un de ses plus grands héros en la personne de Pavel Korchagin.

Par la suite, dès les années 1930, le pouvoir de Staline s’étant affirmé, le littérature russe fut chargée de lui trouver une légitimité historique. C’est l’époque des grands romans historiques dans lesquels prédominèrent culte du chef et falsification de l’histoire. Ainsi, Alexeï Tolstoï (qui fut un temps président de l’Union des Ecrivains), dans Le pain, contribua à valoriser le rôle de Staline durant la guerre civile.

2 - Le Grand Guerre Patriotique : entre patriotisme et liberté

La Grand Guerre patriotique fut une période d’ouverture fragile. En effet, le pouvoir, qui cherchait à rallier à sa cause un plus grand nombre d’auteurs, s’assouplit. Certains auteurs condamnés jusqu’alors au silence furent ainsi autorisés à publier de nouveau et certains, comme Anna Akhmatova, reprirent même la plume pour soutenir l’effort de guerre.
Le réalisme socialiste fut également plus permissif. Ainsi, à côté de thèmes très convenus exaltant l’héroïsme de l’homme moyen, du soldat (Un homme véritable de Boris Polevoï), du peuple ou encore la résistance de komsomols (La jeune garde d’Alexandre Fadéev), des approches plus psychologiques (Pour la bonne cause de Vassili Grossman qui aborde notamment la notion du sacrifice), réalistes (dans Les Jouets et les Nuits, Constantin Simonov évoquera ainsi la guerre dans toute sa cruauté, même si ses héros étaient encore très idéalisés) ou encore intimistes (Les tranchées de Stalingrad de Victor Nekrassov adoptait plus une perspective centrée sur l’individu que sur le Parti).

3 - L’après guerre

Conforté par sa victoire, le pouvoir, comme après la guerre civile, mit fin à la timide ouverture qu’occasionna indirectement la guerre. Sous la coupe d’Alexandre Fadéev nommé secrétaire de l’Union des Ecrivains, la censure se durcit de nouveau. Les thématiques autorisées se focalisèrent alors sur la lutte contre l’occident (dans une vision très manichéenne) et la glorification de Staline.

IV - De Khrouchtchev à Gorbatchev

Durant la période qui va de la mort en 1953 de Staline à la prise de pouvoir par Gorbatchev en 1985, la littérature russe va connaître un mouvement complexe. Toujours encadrée par l’Union des Ecrivains et étant toujours l’objet des pressions de le censure, les écrivains purent s’engouffrer dans des brèches ouvertes par un pouvoir cherchant à instrumentaliser la littérature dans un échiquier politique et historique plus complexe.

1 - Le dégel

Soljenitsyne Alexandre
Soljenitsyne
Il en va ainsi de la période de dégel (du nom du roman d’ Ilia Ehrenbourg) qui suivit l’accession au pouvoir de Khrouchtchev. Afin de conforter sa ligne politique dite de déstalinisation, celui-ci autorisa de nouveaux thèmes comme la souffrance du quotidien, l’abomination des camps (il autorisa ainsi lui-même la publication du roman d’Alexandre Soljenitsyne (1918- / ), Une journée d’Ivan Denissovitch), la nomenklatura… Mais la marge des écrivains s’avérait très étroite, puisqu’il s’agissait avant tout de dénoncer les méfaits d’un homme, Staline, sans remettre en cause le Parti ou le modèle soviétique.Le Parti dénonça par ailleurs la politique d’Alexandre Fadéev à la tête de l’Union des Ecrivains et qui, lâché par le pouvoir, se suicida.
Le 20ème congrès du Parti Communiste, en 1956, vint également confirmer cette ouverture. Plusieurs auteurs furent ainsi réhabilités (Isaac Babel, Ivan Kataïev) ou encore libérés des camps. Des auteurs censurés jusqu’alors se virent enfin publiés (Anna Akhmatova, Mikhaïl Boulgakov,…).

D’autres thèmes comme l’amour, le divorce et dans une moindre mesure la sexualité et l’alcool firent également leur apparition, profitant en cela de l’ouverture que connut alors l’ensemble de la société. C’est le retour des sentiments et des émotions. Le guerre sera également une thématique très présente dans la littérature d’alors (plus de 20 000 titres seront ainsi publiés entre 1945 et 1990) ; guerre qui sous les plumes de Youri Bondarev, Grigori Bakanov, Vassil Bykov sera évoquée dans toute son horreur.

2 - Réaction et stagnation

Avec l’accession de Brejnev au pouvoir en 1964, la littérature russe entre, jusqu’en 1985, dans une période de réaction et de stagnation. Censure, pressions, emprisonnement et expulsions (Soljenitsyne en 1970) redevinrent le lot des auteurs.
Ce nouveau durcissement consomma la rupture entre les écrivains et le pouvoir. Une littérature d’opposition se développa alors via le système des Samizdat (« auto-édition ») qui consistait à diffuser des écrits dactylographiés sur papier carbone, les photocopieurs étant sous le contrôle de l’Etat. De nombreux auteurs cherchèrent également à voir leurs écrits publiés à l’étranger : c’est l’essor des tamizdat, littéralement « publier ailleurs ».
Car si les pressions et interdits étaient bien réels, le pouvoir se montra toutefois plus permissif qu’il ne le fut sous Staline. L’abandon progressif, suite à la déstalinisation, des thématiques traditionnelles prônées par le réalisme socialiste, l’avènement d’une nouvelle classe sociale plus bourgeoise, la nomenklatura, sensible à des préoccupations autres qu’idéologiques et l’effritement d’une société hésitante et vacillante, notamment lors des présidences de Youri Andropov et de Constantin Tchernenko, expliquent sans doute l’ouverture de la littérature russe à de nouvelles thématiques. Tant qu’ils n’attaquaient pas frontalement le pouvoir, les auteurs semblèrent avoir plus de marge d’expression. Dès lors, à côté d’une littérature traditionnelle, militante aux productions convenues et sans grand intérêt littéraire, une prose moins idéologiques et plus intimiste se développa.

Longtemps étouffée sous des tableaux idéalisant la vie dans les kolkhozes, la vie des campagnes fut l’objet d’une abondante littérature nettement plus critique. Valentin Raspoutine laissera ainsi d’innombrables tableaux narrant la vie des paysans sibériens. Viktor Astafiev dépeindra quant à lui dans des récits fortement autobiographiques un mode de vie difficle en passe de disparaître.
Axionov vassili
Axionov
Cette littérature tout en dénonçant les conditions de vie pénibles, s’attachait à mettre en exergue les valeurs du monde rural, de la Russie profonde et par la même de la véritable Russie et de son peuple. Aux accents incontestablement slavophiles, cette prose s’éloignait considérablement de l’univers soviétique, de la ligne du Parti qui partageait toutefois avec ces auteurs le rejet du capitalisme occidental, l’opposition au mode de vie de la jeunesse ou au mouvement féministe. En cela, cette littérature des campagnes s’opposera fortement au mouvement littéraire qui se fit jour dans les années 1970 et dont les auteurs (dont Axionov (1932- / )) adoptaient un ton plus cru, satirique, à « l’occidental » qui capta immédiatement l’attention de la jeunesse.

La disparition progressive du carcan de la rhétorique officielle fut par ailleurs favorable à la poésie qui connaîtra dans les années 1970 un certain renouveau avec notamment Evgueni Evtouchenko qui s’imposera plus par la force de ses déclamations que par l’originalité de son style (il sera l’un des premiers à prendre parti en public pour la politique de Gorbatchev). La nouvelle devint aussi un genre très prisé, sa concision n’obligeant pas l’auteur à recourir au pathos de l’idéologie. Le théâtre se libéra lui aussi du réalisme socialiste. Ainsi, Viktor Rozov, qui sera récompensé à Cannes en 1958 pour son film Quand passent les cigognes, centra le théâtre sur des tableaux d’une jeunesse hésitante, loin des poncifs d’alors sur les komsomols.

V - La littérature de l’exil

Opposés au nouveau pouvoir, de nombreux auteurs préférèrent fuir l’URSS dès 1920. Une importante communauté russe s’installa ainsi à Berlin qui devint le centre de la vie littéraire des expatriés.
Une fois la guerre civile terminée, certains auteurs tentèrent de retourner en URSS comme Marina Tsvetaeva (1892-1941). Ayant connu le succès depuis Berlin avec sa poésie d’exilée solitaire, il décida de regagner en 1929 l’URSS. Délaissée par les autres auteurs, elle se suicida en 1941.

Peu unifiée (un seul et unique congrès en 1928 à Belgrade), la littérature de l’exil se divisa d’autant plus lors de la seconde guerre mondiale, certains souhaitant la victoire d’une Russie bien que soviétique, d’autres souhaitant sa défaite pour voir le pouvoir renversé. Cette période de guerre amena enfin d’autres auteurs à poursuivre leur migration sur Paris dans un premier temps puis aux états unis comme Nabokov. A l’enthousiasme qui suivit la victoire et la timide ouverture du pouvoir, succéda la douleur des répressions suite au rapatriement des auteurs installés en Europe de l’Est passés sous le control de l’URSS. Seuls les auteurs dénigrant l’Occident ou chantant la patrie furent alors réhabilités et publiés.
De manière générale, les conditions de vie des auteurs étaient difficiles. Seuls ceux qui furent traduits connurent une vie moins difficile. La difficulté de ces vies apparaîtra bien souvent dans les écrits de ces auteurs. Les romans de Nina Berberova (1901-1993), de Roman Gul (1896-1986) ou encore ceux d’Alia Rachmanova (1898-1991) exprimèrent toute la solitude et l’isolement des Russes exilés. Les vers de Georgi Ivanov (1894-1958) évoquèrent la mort, la damnation, le désespoir.