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| Repères historiques |
Document Le symbolisme russe : Alexandre Blok Claudia Dumont - Université Laval / 2001 - www.oui-da.net Introduction Le symbolisme est probablement une des écoles de la littérature russe les moins bien connues à l’étranger. En effet, une certaine obscurité entoure les symbolistes qui n’ont bénéficié, du moins en français, que d’une traduction plutôt médiocre et très limitée. Les idées mêmes de ce mouvement restent difficiles à cerner, ce qui contribue sans doute à l’écartement injustifié dont sont victimes les symbolistes russes. Cette mauvaise connaissance de leur oeuvre ne nous permet cependant pas de nier leur importance indéniable et le rôle clé qu’ils ont joué dans l’histoire de la littérature russe, en particulier au tournant du XXe siècle. Ils ont notamment su donner un nouveau souffle à la littérature qui avait besoin d’un renouvellement profond et ils ont su étendre leur philosophie au-delà de l’écriture à une conception du monde étayée occupant une place opposée aux idées les plus populaires de l’époque. En dépit du caractère restreint de la diffusion de l’oeuvre symboliste et de l’aspect discutable des traductions disponibles, nous nous proposons d’explorer l’univers symboliste afin d’en comprendre l’essentiel et de mieux en mesurer l’impact sur la société et le monde littéraire. Il sera donc question d’un survol du contexte socio-historique qui a vu naître le mouvement symboliste et d’un aperçu des idées qu’ils souhaitaient véhiculer, avant d’aborder de façon plus spécifique l’oeuvre d’Alexandre Blok. Ce poète, un des plus marquants du mouvement symboliste, a connu un certain succès avant de terminer sa carrière par deux poèmes saillants au sein de son oeuvre : Les Douze et Les Scythes. Une attention spéciale sera accordée au premier dans le but de mieux saisir le caractère spécifique de la poésie de Blok. Chapitre 1 : Le symbolisme russe A. LE CONTEXTE HISTORIQUE DE L’ÉPOQUE Certains historiens présentent l’histoire de la Russie depuis le début du XIXe siècle comme une « succession de vagues révolutionnaires et d’accalmies entre les révolutions [1]». Cette contestation populaire n’allait pourtant prendre son envol qu’à l’orée du XXe siècle, au moment même où le mouvement symboliste connaissait sa période la plus florissante. En 1881 débute le règne d’Alexandre III dont le prédécesseur, Alexandre II, avait été la cible d’un acte terroriste. Ce nouvel empereur contribua à accentuer le fossé entre le pouvoir et le pays en pleine évolution économique et sociale. Nicolas II lui succède en 1894, se promettant de maintenir l’autocratie et de rejeter toutes les idées de constitution. À cette époque, la Russie (patrie de près de 126 millions d’habitants) venait d’être ébranlée par une sécheresse qui avait entraîné une forte migration urbaine, l’augmentation du prolétariat, des grèves et du désordre. Le règne de Nicolas II, qui s’acheva en 1917, fut entre autres marqué par la guerre menée au Japon, une guerre qui se solda par un échec en 1905. Cette même année, la Révolution éclate. C’est le résultat du « développement des idées révolutionnaires de l’intelligentsia, supportées […] par le refus des classes propriétaires de défendre l’autocratie [2]». Une nouvelle classe offre aussi son soutien, les ouvriers de l’industrie. Les ouvriers se révoltent, la presse nargue la censure et les universités appellent à l’insurrection. Il en résulte une grève générale à laquelle prennent part fonctionnaires, juges, médecins et bien d’autres. D’un point de vue politique, on remarque que le marxisme devient un mouvement puissant aux environs de 1894. Vers la fin du siècle, les marxistes s’organisent en parti Social Démocratique russe qui favorise les actions de masse comme les grèves. Les populistes, pour leur part, deviennent le parti des Socialistes Révolutionnaires, un mouvement associé à une série d’assassinats politiques entre 1900 et 1906. En 1905, les différents partis politiques concluent un pacte de coopération contre le gouvernement. Malheureusement, cette première révolution fut suivie par un déclin rapide des sentiments politiques. Pour ce qui est du régime constitutionnel, dans les années qui suivirent, une chambre législative élue fut mise en place de 1907 à 1914, une période de prospérité durant laquelle la Russie jouissait de la plus grande réserve d’or au monde. Le début du XXe siècle était plus que jamais une période d’ouverture « aux autres cultures ainsi qu’aux courants littéraires et artistiques européens [3]», mais 1917 allait apporter plus que sa part de bouleversements. B. LES ORIGINES DU SYMBOLISME RUSSE Le XIXe siècle s’achevait dans une « atmosphère de grisaille qui enveloppait l’art et les mœurs de la Russie [4]». Malgré cet engourdissement, l’histoire de la littérature russe se trouvait à la veille d’une ère qui allait s’avérer plutôt marquante. Qu’on l’appelle l’âge d’Argent ou le deuxième âge d’Or après l’époque pouchkinienne, l’importance de la Renaissance du XXe siècle fait l’unanimité. En 1882, Merejkovski pressent l’amorce d’un renouveau en littérature et publie, deux ans plus tard, Les symbolistes russes. Il semble que cela faisait partie d’un regain culturel général qui allait bientôt déferler sur la Russie. C’est en 1894 qu’un nouveau mouvement littéraire voit le jour, le décadentisme. Avec les années, les règles de ce mouvement se clarifient et ses adeptes deviennent de plus en plus nombreux. Bientôt, le décadentisme engendre le symbolisme duquel il est souvent considéré comme la première génération. « Le symbolisme, né en Occident, se répand sur toute l’Europe comme le romantisme un siècle plus tôt [5]». Il sera d’abord accueilli par l’incompréhension en Russie, où le réalisme avait envahi la poésie. En effet, le public est indigné et plutôt railleur, voyant le symbolisme comme une tentative d’épater les bourgeois. Mais on n'allait pas tarder à reconnaître l’importance et la valeur du mouvement. Le symbolisme russe a peu de racines. Il serait fondé sur le dédain de la grisaille antiesthétique de la fin du XIXe siècle. Il a d’abord été influencé par le symbolisme français, puis transformé par le retour du spiritualisme. Ce courant apparaît comme une révolte face à la prose triomphante et le matérialisme utilitaire. Les symbolistes réagissent contre la négligence de la forme de leurs devanciers et cherchent à ciseler des vers difficiles et parfaits. Leur objectif est de s’évader de la réalité prosaïque par la pensée, de faire sentir l’indicible. À la fois mouvement esthétique et mystique, le symbolisme veut élever le niveau de la forme poétique. Sous l’influence de Soloviov, on en fait un véritable mouvement philosophique et religieux. Toutefois, en 1910 le symbolisme connaît une crise. Il est devenu flou, abstrait et hégémonique. C’est alors qu’apparaîtront une ribambelle de nouveaux courants dont l’acméisme et le futurisme. C. DEUX GÉNÉRATIONS On divise les écrivains reliés au symbolisme russe en deux générations distinctes. La première, qui regroupe entre autres Balmont, Merejkovski et Brioussov, est qualifiée de décadente ou pré-symboliste. Cette première vague était plutôt disparate et n’était pas rassemblée par ce qu’on pourrait appeler une école de poésie. Voici donc une brève présentation de quelques-uns des symbolistes de la première génération qui figurent parmi les plus importants. D. Merejkovski (1865-1941) : Il était poète, romancier, philosophe et publiciste. C’était un réel « brasseur d’idées au centre de la vie intellectuelle [6]». Certains le disent père du symbolisme russe, même si ses conceptions artistiques étaient encore trop vagues pour en faire un chef d’école. Il s’opposait vivement au positivisme et à l’utilitarisme et souhaitait ouvrir des horizons, des possibilités nouvelles en littérature. K. Balmont (1867-1942) : Ce poète a conquis le public par sa poésie mélodieuse. On doit à cet homme très cultivé plusieurs traductions dont celles de Poe, Hoffmann et Baudelaire. Sa force réside sans contredit dans la variété technico-musicale de son vers et le maniement exceptionnel de la rime dont il a fait preuve. C’est lui qui ouvre la voie à la poésie décadente. Brioussov (1873-1924) : Brioussov était marqué par la recherche anxieuse du nouveau. Partisan de l’individualisme de Nietzsche, il fonde son art sur la découverte de soi, la vie intérieure et la poursuite de la beauté dans la poésie. La jeune génération de symbolistes, pour sa part, cesse de se réclamer de l’école symboliste française et cherche plutôt à s’en écarter. Ils développent un système où l’art et la philosophie sont constamment en parallèle. Parmi ses principaux poètes figurent Bielyï, Ivanov et Blok, tous trois profondément influencés par la philosophie de Soloviov. Plusieurs autres figures dominantes suscitent leur admiration comme par exemple, l’Américain Poe et l’Allemand Nietzsche. Soloviov (1853-1900): Philosophe mystique et poète. Ses thèmes principaux sont la foi religieuse et la nostalgie d’un monde supérieur. Il assimile l’âme de l’univers unie à Dieu à l’Éternel féminin. Soloviov est le premier à évoquer les correspondances en Russie et à s’attaquer à une conception dominante selon laquelle l’art est la représentation de la nature. Viatcheslav Ivanov (1866-1949) : Ivanov réunissait les poètes dans son salon et contribuait ainsi à la cohésion du mouvement et à la diffusion des idées. Il écrit une poésie savante dans la tradition de Derjavine. C’est lui qui donne « la définition la plus exacte du symbolisme russe [7]». Dans une assimilation du rôle de poète à celui de prêtre, le symbolisme prend chez lui une couleur religieuse. André Bielyï (1880-1934): Il est « le plus audacieux des poètes et des théoriciens du symbolisme [8]». Ses débuts furent éclatants. Certains affirment que ses conceptions poético-philosophiques frisent le délire et qu’il a composé une oeuvre inintelligible. Il renonce bientôt à la poésie au profit du roman impressionniste. Chez lui tout est symbole, le monde est un jeu infini de correspondances et ces idées coïncident avec son désir de révolutionner l’expression. En outre, il fut l’auteur de Souvenirs sur Alexandre Blok, dont il était très proche. D. LES IDÉES VÉHICULÉES Le symbolisme apparaît tout d’abord comme une réaction face à l’art utilitaire, au positivisme et se présente comme l’ennemi de l’art engagé. Ses adeptes voyaient réellement la poésie comme une façon d’établir une relation entre l’homme et le cosmos et l’univers était pour eux un véritable système de symboles. À l’instar des symbolistes français, ils accordaient une importance prépondérante de la forme sur le contenu. Pour eux, le sujet des vers importe peu pourvu que la sonorité en soit heureuse et chantante. En effet, l’intérêt se focalise sur la méthode de travail du matériau, sur le processus même de création, non sur le produit achevé. La première revue artistique russe, Le monde artiste, fut fondée en 1898 et ce périodique contribua à la formation de deux camps ennemis : les défenseurs de l’art traditionnel et les défenseurs du culte de la nouveauté. Les premiers étaient pour la plupart des réalistes (prosateurs), tandis que les autres étaient surtout des poètes. Ces derniers considèrent l’art et la beauté comme des valeurs métaphysiques, d’essence religieuse et philosophique, plutôt que purement esthétique. Ce mouvement marque aussi le « retour à une religion imprécise et sans dogme, une religion d’amour [9]». Il s’agit avant tout d’une conception du monde. « Pourtant, il n’y eut pas vraiment d’école symboliste, mais plutôt un mouvement, traversé de conflits parfois acerbes; car des poètes se réclament du symbolisme et se regroupent un temps par affinités personnelles et intellectuelles, puis se querellent, se séparent [10]». Bien que chacun garde une certaine latitude dans l’interprétation du symbolisme et que l’auteur ait la liberté d’étayer sa théorie personnelle, certains points communs tendent à rassembler les symbolistes. Tous, ils cherchent à dire l’Éternel, l’absolu et l’inconscient dans des vers où « la mélodie verbale et les rythmes ont autant de valeur expressive que les mots [11]». On remarque aussi qu’ils sont toujours intensément sérieux et solennels, quel que soit le sujet. Leur démarche vise la recherche de l’essentiel, ils tentent toujours de dépasser l’empirique. Les symbolistes semblent éprouver un profond mépris pour tout ce qui s’inscrit dans le temps et dans l’espace, pour la réalité dans son ensemble. Considérant leur façon de détacher les idées de la matière (influence de Platon), on comprend que l’analyse psychologique n’offre pour eux aucun intérêt. La matière, la chair, tout ce qui est relié à la réalité prosaïque représente le mal, la malédiction la plus pure. Le poète symboliste apparaît devant le profane comme le prêtre d’un culte ésotérique. Ces jeunes mystiques attendent avec une foi ardente l’avènement d’une nouvelle révélation religieuse et souhaitent vivre l’Absolu sur terre. L’art nouveau agit comme un transmetteur, puisque son contenu mystique est rendu perceptible par les symboles. Les symbolistes, particulièrement la deuxième vague, s’appuient sur la notion shopenhauerienne que la musique est l’essence de toute création artistique. Pour eux, la musique gît à la racine de tous les arts. Ils la placent tous au « sommet de la hiérarchie des arts et sont en quête de l’ultime musique [12]». À ce titre, on note l’influence de nombreux compositeurs dont Wagner est un bon exemple. D’ailleurs, cette musicalité est souvent reflétée dans la poésie par une utilisation exceptionnelle de la rime, du rythme et de la sonorité des mots. Les symbolistes élaborent une « théorie de la forme intérieure du mot, de son énergie poético-mystique [13]». Selon eux, c’est entre la forme extérieure (son) et le sens que se trouve l’étymologie profonde, l’énergie poétique du mot. Ils sont à la recherche d’une « langue originelle où sens et son coïncident [14]». Selon Brioussov, « le but est d’hypnotiser le lecteur par une série d’images juxtaposées [15]». Les poètes usent des mots, de leur musicalité, de leur assemblage harmonieux et rythmique comme jamais auparavant. Outre la revendication de la « liberté esthétique et morale de l’artiste [16]», ils abordent les thèmes de l’urbanisme, de l’apocalypse, de la puissance magique de l’espace russe qui recèle une force légendaire. Les symbolistes ont eu un certain succès malgré l’ambiguïté et le foisonnement informe de leur art. Malheureusement, il n’existe pas d’héritage poétique qui ait vieilli aussi rapidement que le symbolisme. Autour de 1910, les dissensions et les divisions se multiplient alors que l’exaltation cède sa place à l’ironie au sein des symbolistes. Malgré son déclin rapide, le symbolisme a accompli une oeuvre immense. Il a rétabli les droits de la poésie et a contribué de beaucoup au renouvellement de la méthode poétique. En somme, il semble qu’il ait préparé le XXe siècle sans y entrer pleinement. Le symbolisme sera graduellement balayé par une suite de « ismes » comme l’acméisme, le futurisme, le dadaïsme, le surréalisme, etc. Chapitre 2 : Alexandre Blok (1880-1921) Alexandre Blok est un écrivain dont l’apport au symbolisme est indéniable. Considérant qu’il incarne à lui seul une grande part des spécificités du mouvement symboliste, nous proposons une étude sommaire de sa vie et de son oeuvre avant d’aborder son célèbre poème, Les Douze. A. SA VIE Alexandre Blok naît le 28 novembre 1880 d’une mère russe et d’un père d’origine allemande, sur les rives de la Neva à Saint-Pétersbourg. Son père est décrit comme un homme très intelligent, mais doté d’un caractère plutôt extrémiste. Il avait tendance à se comporter en mari jaloux et violent, ce qui causa la séparation du couple tout juste après la naissance d’Alexandre. Dès lors, Blok ne verra son père que très rarement et connaîtra une enfance paisible dans la maison de ses grands-parents maternels. Son grand-père, le professeur Békétov, était « un savant éminent qui fut pendant de longues années le recteur de l’université de Saint-Pétersbourg [17]». La vie sous son toit était cultivée et idyllique. En tant qu’enfant doué issu d’une famille d’intellectuels, on reconnaît à Blok une intelligence précoce qui se manifeste entre autres par l’écriture de ses premiers vers autour de l’âge de cinq ans. Encouragé à élargir ses connaissances et sa culture, il fait à seize ans une découverte qui le bouleverse, celle du théâtre. Il décide donc de devenir acteur, un rêve qu’il chérira longtemps, mais qui ne sera jamais vraiment porté à son accomplissement. De « tempérament tourmenté et romantique [18]» (proche de celui de Lermontov dit-on), il se lie avec des collégiens de son âge auprès desquels sa poésie fait rapidement sensation. Il fait donc ses débuts dans des cercles restreints formés de jeunes poètes dont les idées allaient prendre beaucoup d’ampleur, notamment au contact de groupes semblables établis à Moscou. On sait par ailleurs qu’il a étudié avec profondeur les lyriques allemands et qu’il s’intéressait particulièrement à Heine. En 1905, Blok a 25 ans. Il accueille la Révolution avec joie et s’associe aux anarchiques mystiques. L’échec de cette Révolution « accentue son pessimisme et augmente la sombre tristesse de son âme 19» en lui laissant une impression de vide fatal. En 1917 aussi il s’enflamme pour la Révolution dans laquelle il entrevoit une transfiguration de l’univers, mais il sera déçu une seconde fois. Son attitude face à la Première Guerre mondiale, comme la majorité de l’intelligentsia, est celle du pacifisme inerte. Il réussit à ne pas entrer dans l’armée et sera associé au bolchevisme. Alexandre Blok publie, au cours de sa vie, trois livres de vers. Le premier qui paraît en 1904 à pour titre Les Vers de la Belle Dame et remporte un certain succès auprès de quelques élus. Sa poésie est peu accessible même si elle présente les signes d’une étonnante maturité. L’intérêt qu’on lui porte s’explique par « l’engouement pour une poésie presque aussi pure et aussi libérée de toute signification que la musique [19]». Les critiques, quant à eux, l’ignorent ou le ridiculisent franchement. Ce n’est qu’un peu plus tard, avec entre autres Le Masque de Neige, que Blok sera apprécié de la masse. Finalement, Blok meurt prématurément le 7 août 1921, terrassé par la maladie et c’est peu après que faiblit graduellement et disparaît la seconde grande époque de culture que la Russie a connue. B. SON OEUVRE Chez Blok, la plus grande influence provient sans aucun doute du philosophe Soloviov dont il s’inspira beaucoup. Il adopte aussi les idées de Platon et l’image de la Sophia, de l’Éternel féminin qui constitue le mythe central de son oeuvre. Il convient ici de préciser ce concept d’Éternel féminin tellement important pour Blok et les différentes formes sous lesquelles il se manifeste. L’Éternel féminin s’incarna d’abord comme l’objet d’un amour naissant, la Belle Dame. L’identité de cette dame évoquée dans son premier recueil de poésie n’a jamais été affirmée de manière absolue. Alors que certains y voient l’image de son épouse Liouba, d’autres assimilent la Belle Dame à une synthèse abstraite de mille êtres surnaturels et inaccessibles. Elle apparaît comme un compromis entre l’amour platonique le plus sublimé et la Sagesse. L’idéalisation de la Femme et l’impossibilité pour Blok de réaliser terrestrement cet amour. C’est, en outre, une figure dont les occurrences sont nombreuses dans son oeuvre. Par ailleurs, l’Éternel féminin cherche aussi à s’incarner comme le sens et le but de l’Univers. On retrouve ici le désir de détachement de la matière au profit de l’essence même des choses, de l’indicible. Somme toute, l’amour est un thème extrêmement important et cela à toutes les époques de la vie de Blok. Au cours des ans, l’amour terrestre devient amour mystique, culte, amour divin (par référence à la Madone), et s’exprime aussi par son éternel amour de la Russie. Ce poète lyrique et ensorceleur « fonde la phase religieuse du symbolisme [21]». Le symbolisme était en effet beaucoup plus qu’une école littéraire pour Blok. C’était un véritable mode de vie, une idéologie complexe, une religion sans dogme qui embrassait une conception du monde assez novatrice. Certains le qualifient de voyant et affirment que ses poèmes décrivent des visions. Ces visions, toujours très lyriques, se caractérisent par l’attachement à trois thèmes principaux que sont les masques, la tempête de neige et la perception brouillée. Et partout, on sent les traces de l’ironie. L’oeuvre de Blok s’étend sur plus de quinze ans, des Vers de la Belle Dame (1904) aux poèmes « Les Douze » et «Les Scythes » (qui le rendirent célèbre) en 1918. Sa poésie se distingue par sa spontanéité et sa fraîcheur d’expression. On admire aussi sa puissance d’évocation et sa souveraine simplicité. « Sur le modèle des métaphores données par la langue, il en crée de nouvelles, des néologismes métaphoriques pleins d’originalité et d’audace [22]». On dit que son génie atteint sa maturité en 1908. Le style qu’il développe alors dépend de l’intonation et du son des mots. Dans cette perspective, toute traduction est condamnée à l’avance puisque cette musicalité typique d’une langue est très difficile à traduire fidèlement. « L’unité qui fonde toute la poétique de Blok se ramène à l’affirmation qu’il existe deux mondes [23]» ou deux niveaux différents de la réalité. Le premier est la réalité proche, le monde prosaïque tel qu’il se présente à nous et tel que nous le percevons, alors que le second représente les mondes lointains. Ces mondes lointains sont difficiles à définir. Serait-ce les confins de l’univers, un endroit où se concentre l’essence du monde et des idées, la mort ? Selon lui, la réalité dort au fond des mots et l’essentiel réside dans le passage de l’univers tridimensionnel vers les autres mondes. Ce monde complexe est sans doute l’expression d’une imagination très riche et d’une capacité de création impressionnante. Blok est néanmoins conscient de l’ambiguïté de sa vision et tente malgré tout de rester lucide, souvent incapable d’expliquer ses propres vers. C. SA VISION DU SYMBOLISME Pour Blok, le symbolisme russe est indépendant du symbolisme français. Il est trop lié au pays, aux problèmes religieux, philosophiques et sociaux pour conserver les traces de l’influence extérieure. De plus, Blok refuse d’opposer un art nouveau à un art ancien. « Tout art est par essence nouveau, en tout temps [24]» défend-il. Il « possède un regard d’enfant éclairé par la conscience de l’homme mûr [25]». Son originalité vient du fait qu’il voit non seulement le premier plan du monde, mais tout ce qui se cache derrière. Pour lui, l’imitation de la nature peut être un moyen occasionnel, mais ne saurait être un but. Ses visées sont plutôt de faire sentir, par des symboles, l’invisible et l’abstrait. À la veille de la Révolution, Blok rejette toute classification réalisme/symbolisme, chaque méthode contenant des éléments de l’autre, selon lui. Il n’a pourtant jamais été un véritable théoricien du symbolisme. Son art était plutôt spontané et peu élaboré. Blok a dit que le symbolisme n’était « pas une affaire littéraire, mais religieuse, philosophique, existentielle […] [26]». Un des traits les plus caractéristiques de son oeuvre et de sa vision de la poésie tient dans cette règle de Verlaine : « De la musique avant toute chose », un vers qui devint pour lui comme un commandement sacré et auquel il ne manqua pas de se soumettre avec le plus grand succès. Chapitre 3 : Les Douze A. PRÉSENTATION DU POÈME S’il y a quelque chose de positif et de permanent dans la vie de Blok, c’est bien son attachement total à son pays, son angoisse pour les destinées du peuple russe. Cela devient, vers la fin de sa vie sa préoccupation, son tourment majeur. Cet amour de la Russie est toutefois caractérisé par une dualité évidente. Il présente toujours le double visage de sa Patrie. Il hait la barbarie de la Russie et ses classes dirigeantes. En effet, Blok sait ce qu’il déteste de son pays, mais il ne saurait dire ce qu’il aime chez lui. « Elle m’a quand même dévoré, cette immonde, nasillarde, natale mère Russie [27] », écrit-il dans ses notes. Ce poème, qui a pour titre Les Douze [28], Blok l’a écrit entre le 8 et le 28 janvier 1918 dans un grand élan, une grande fièvre, une grande hallucination. Par un procédé de composition qui lui est personnel, le poète bâtit avec des mots usuels des compositions inédites, d’une force d’expression incomparable [29]. Deux jours après, il écrit Les Scythes, puis tous les sons se taisent, la vision s’évanouit et il n’a plus écrit de vers. La Révolution de février 1917 (thème principal du poème et contexte dans lequel il a été écrit), Blok la souhaitait, mais pas pour des raisons politiques. C’est plutôt l’âme de la Révolution qu’il recherchait et c’est vraisemblablement ce qu’il a voulu exprimer dans son poème Les Douze. Sa publication souleva une vraie tempête. « Pendant que j’écrivais Les Douze et après avoir terminé le poème, quelques jours durant j’ai ressenti physiquement, par l’ouïe, un grand bruit environnant, un bruit confus, probablement le bruit de l’écroulement de l’ancien monde. C’est pourquoi ceux qui virent dans Les Douze des vers politiques, ou bien ont les yeux fermés à l’art, ou bien sont plongés jusqu’aux oreilles dans la boue de la politique [30] » On voit à quel point Blok vit intensément sa poésie. L’acte de créer comporte une réelle part d’implication physique et exige beaucoup de l’écrivain. Enfin, on comprend que Les Douze présente sa conception de la révolution bolchevique et s’attache à l'âme de la révolution sans traiter directement de politique. B. CONTEXTE SOCIO-HISTORIQUE La grande Révolution de 1917 a tout balayé sur son passage, comme une preuve de la volonté radicale de changement social qui animait alors la Russie tout entière. Alexandre Blok n’y fut pas indifférent, mais peu d’écrivains osèrent, aussi rapidement que lui, en faire le thème d’une oeuvre littéraire. Pour ce qui est des faits historiques, le premier grand conflit mondial n’a pas été la cause de la révolution, mais il en a été l’occasion. Depuis déjà trois ou quatre ans, les défaites avaient annihilé la moitié de l’armée russe. De nombreuses villes étaient mal ravitaillées, le système de santé était défaillant et la Russie faiblissait de jour en jour. Le peuple devenait sans cesse plus mécontent et cherchait à se faire entendre. La révolution marque l’effondrement de l’autocratie, la fin de la monarchie. Le gouvernement de Kerenski est renversé tout comme le régime social fondé sur la propriété bourgeoise. On devra pourtant se battre pour conserver les acquis de la révolution et les années qui suivirent furent porteuses de grandes déceptions. C. DES PISTES D’INTERPRÉTATIONS Les Douze a été proclamé l’oeuvre la plus marquante de Blok, celle qui allait survivre à son auteur comme au temps. Ainsi, de nombreuses tentatives d’interprétation ont vu le jour au cours des années. Voici donc quelques pistes permettant d’éclaircir ce poème qui reste incontournable pour la poésie de l’âge d’Argent. Les Douze semble reposer sur une série d’oppositions dont la plus évidente est sans doute celle qui existe entre l’ancien et le nouveau monde. Dans son poème, Blok représente l’ancien monde par des personnages comme la vieille pleine de dévotion, le prêtre bedonnant et le chien galleux, alors que l’entrée du nouveau monde est symbolisée par ces douze gardes rouges qui patrouillent les rues en cadence et qui « gardent le pas de la Révolution [31]» au travers de la tempête qui fait rage. Les douze pillent et assassinent où qu’ils passent, mais le personnage central reste la tourmente de la neige, du vent et du froid, symboles de la Russie et de la Révolution qui balayent tout sur leur passage. L’énonciation du texte elle-même rend bien la coexistence de l’ancien et du nouveau monde. L’âme russe tout entière jaillit en des rythmes familiers et « le jeune argot à l’épique vulgarité [32]» n’est pas sans rappeler la Russie paysanne. Ce poème de Blok nous fait sentir la Russie à chaque vers, il est empreint de toute une culture et surtout de l’esprit d’un moment historique. Le ton est assez agressif et l’auteur montre avec violence les aspects les plus laids de la révolution. Le poème s’ordonne musicalement autour des douze qui avancent, imperturbables, inéluctables, suivis d’un chien galeux. En effet, il n’y a pas de soldats ennemis qui suivent les douze, seulement un chien qui clopine comme « l’écroulement du vieux monde, des bourgeois, des riches, des prêtres, de la vieille et sainte Russie [33]». L’ennemi est partout, la mitrailleuse claque, mais jamais dans le poème il n’est dit qui est cet ennemi. Il reste invisible. À mesure qu’ils avancent, les personnages de l’ancien monde disparaissent et se montrent à la fin, « à leur tête [des gardes rouges], brandissant le drapeau rouge, Jésus-Christ, symbole du véritable amour, l’Annonciateur d’une ère nouvelle [34]». Une force peu commune se dégage de ce « cri de désespoir à propos du passé agonisant qui s’élève jusqu’à l’espérance en l’avenir [35]». C’est la liberté qui s’impose comme la quête ultime de cette bataille. Conclusion Parmi les principales écoles artistiques du XXe siècle, le symbolisme occupe définitivement une place d’importance dans l’histoire de la littérature russe. Le mouvement, qui voit le jour dans une période de grands bouleversements, ne peut être défini uniquement comme école artistique puisque les plus grands noms qui y sont attachés en ont fait une véritable religion. Parmi eux, Alexandre Blok a brillé par son originalité et son mysticisme envoûtant. Ce grand lyrique a su porter la poésie à une musicalité verbale rarement égalée et bien que son oeuvre reste difficilement accessible, il a tout de même conquis un public considérable. Son célèbre poème Les Douze marque un moment capital de l’histoire russe tout en constituant un des plus beaux poèmes du début du XXe siècle. Les images de neige et de rafales qu’il nous laisse sont imprégnées de l’âme même de la Russie et la force de ces images est saisissante. L’âge d’Argent, qui prend fin au tournant de la grande Révolution laisse un héritage considérable, surtout au niveau poétique, mais le visage entier de la Russie change en 1917 et un profond besoin de transformation se fait sentir. En littérature comme ailleurs, c’est la chute de tout un monde qui laissera place au renouveau artistique. 1 D. S. Mirsky, Histoire de la littérature russe, Paris, Fayard, 1959, p. 432. 2 Ibid., p. 433. 3 Jean Bonamour, La littérature russe, Paris, Que sais-je? (290), Presses universitaires de France, 1992, p. 57. 4 M. Hofmann, Histoire de la littérature russe, Paris, Éditions du chêne, 1946, p. 234. 5 Marcelle Ehrhard, La littérature russe, Paris, Que sais-je? (290), Presses universitaires de France, 1955, p. 106. 6 Jean Bonamour, op. cit., p. 62. 7 Ettore Lo Gatto, Histoire de la littérature russe des origines à nos jours, traduit de l’italien par M. et AM. Cabrini, Bruges, Desclée de Brouwer, 1965, p. 638. 8 M. Hofmann, op. cit., p. 240. 9 Claudine Amiard-Chevrel, Les symbolistes russes et le théâtre, Lausanne, L’âge d’homme, 1994, p. 28. 10 Ibid., p. 19. 11Charles Corbet, La littérature russe, Paris, Armand Collin (section langues et littératures), 1951, p. 170. 12 Efim Etkind [dir.], Histoire de la littérature russe: le XXe siècle, l’âge d’Argent, Paris, Fayard, 1987, p. 95. 13 Ibid., p. 97. 14 Ibid., p. 99. 15 N. Struve, Anthologie de la poésie russe: La renaissance du XXe siècle, Paris, Aubier-Flammarion, 1970, p. 13. 16 Jean Bonamour, op. cit., p. 58. 17 D. S. Mirsky, op. cit., p. 531. 18 Jean Bonamour, op. cit., p. 60. 19 D. S. Mirsky, op. cit., p. 534. 20 D. S. Mirsky, op. cit., p. 532. 21 Jean Bonamour, op. cit., p. 60. 22 Efim Etkind, op. cit., p. 160. 23 Ibid., p. 154. 24 Claudine Amiard-Chevrel, op. cit., p. 29. 25 Ibid., p. 29. 26 Efim Etkind, op. cit., p. 133. 27 Sophie Lafitte, Alexandre Blok, France, Éditions Pierre Seghers (coll. Poètes d’aujourd’hui), no 61, 1958, p. 73. 28 La traduction consultée est présentée en Annexe I du présent travail. 29 Sophie Laffitte, op. cit., p. 90. 30 Ibid., p. 78. 31 Jacques Sancan, Dictionnaire des oeuvres et des thèmes de la littérature russe, Paris, Classiques Hachette (Coll. Faire le point), 1973, p. 84. 32 Sophie Laffitte, op. cit., p. 81. 33 Jacques Sancan, op. cit., p. 84. 34 Ibid., p. 84. 35 Léon Trotsky, Littérature et révolution, traduit du russe par Pierre Frank et al., Paris, Julliard, 1964, p. 138. |
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