Le renouveau littéraire russe (1880-1917)

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Age d’argent de la littérature russe, la période qui couvre les deux dernières décennies du XIXième siècle et les deux premières du XXième siècle fut marquée par un renouveau culturel lié notamment au déclin du réalisme qui avait fortement formaté la littérature russe tout au long du XIXième siècle. Ce déclin fut favorable à une revalorisation de l’art : la forme et la musicalité étaient ainsi appelées à se substituer à la mission didactique, au devoir social de l’écrivain.

 

 

La poésie fut aussi la première à bénéficier de ce renouveau recherchant tout azimut de nouvelles formes d’expression dans cet espace de liberté retrouvé. Mais la poésie ne sera pas le seul genre à connaître le succès auprès des lecteurs. Les récits courts et notamment les nouvelles prirent l’ascendant sur les romans.

La fin du réalisme ?

Approche dominant la littérature russe pendant la seconde moitié du XIXième siècle, le réalisme, et plus particulièrement le réalisme de tendance, verra son influence fortement diminuer au profit de l’exigence artistique. Ainsi, paradoxalement, si la littérature russe du XIXième siècle n’avait de cesse de souffler le vent de la révolution et de la contestation, les préoccupations révolutionnaires se firent de plus en plus discrètes a mesure que le révolution se profilait. Suite à « l’échec » de la révolution de 1905, certains auteurs prirent même le parti d’adopter une ligne plus conciliante à l’égard du pouvoir rompant avec une confrontation jugée stérile.

Recul : les causes

Les causes de ce recul sont multiples. En premier lieu, la politique réactionnaire menée par Alexandre III et Nicolas II (emprisonnements massifs, relégations, censure,…) limita fortement l’impact des plumes les plus acérées tout en suscitant une certaine tendance au découragement au sein des mouvances révolutionnaires : le succès de la doctrine de la non-résistance au mal prônée par Tolstoï (1828-1910) s’explique sans doute par cet affaissement révolutionnaire. L’abolition du servage vint par ailleurs priver ces mouvances de leur principal objet de contestation.
Le recul du réalisme trouve aussi ses causes dans un renouveau culturel insufflé par l’Occident. Des auteurs comme Baudelaire, Mallarmé, Verlaine, influencèrent ainsi beaucoup les symbolistes russes alors que Zola, Maupassant et Poe eurent de nombreux échos chez les nouvellistes. Cette influence européenne fut d’autant plus forte qu’elle était ardemment recherchée par une bourgeoisie naissante désireuse de s’aligner culturellement sur le mouvement européen. Ainsi, la littérature russe n’étant plus dans les mains uniquement d’une élite cultivée et politiquement engagée, de nouveaux genres et thèmes se développèrent afin de répondre aux nouvelles aspirations. A cet égard, le succès sulfureux de Sanine, le roman de Mikhaïl Arcybasev (1878-1927), qui prône notamment, dans un individualisme et un hédonisme effrénés, le culte de la sensualité et de l’amour libre, est tout a fait significatif.

Le néo-réalisme

Moins prégnant sur la vie littéraire, le réalisme n’en demeura pas moins présent. A cet égard, il est significatif de souligner que les principaux écrivains de cette époque qui survivront au temps (Gorki, Tchékhov,…) sont à chercher parmi les réalistes (ce constat est toutefois à relativiser tant l’influence de la critique soviétique, qui minimisa la qualité de leurs contemporains, reste forte).

Maxime Gorki

Figure de proue des réalistes de l’ère moderne, Gorki (1868-1936) rompit avec le réalisme moribond porté jusqu’alors par la littérature russe. Loin de ce sentiment de « noble repentance », les récits réalistes et bien souvent teintés de romantisme de Gorki font la part belle à la vie ; une vie peuplée de vagabonds, de miséreux, de paumés refusant de se résigner à leur misère. C’est à cette vitalité nouvelle, à cet optimisme retrouvé que Gorki dut en grande partie son succès. Son engagement aux cotés des bolcheviques, bien qu’il dénatura parfois son art, contribua aussi fortement à sa notoriété d’alors et future. Collaborant avec le pouvoir soviétique notamment sur le volet culturel (création des Editions d’Etat), Gorki contribua fortement à l’essor du réalisme social prôné par le nouveau pouvoir. Par ailleurs, sa maison d’édition Znanie - savoir en russe - sera la principale tribune des auteurs néoréalistes.

 

Loin de visées esthétiques, ces derniers s’attachèrent à soumettre à leur regard réaliste tout un nouvel univers industriel et urbain en plein essor. Alexandre Serafimovitch (1863-1949) évoquera ainsi dans son roman La ville dans la steppe la construction d’une ville industrielle et l’opposition naissante entre capital et prolétariat. C’est sur la misère de ce dernier que Stefan Skitalec (1848-1936) rédigea de nombreux récits. Léonide Andreïev (1871-1919), qui connu en son temps un succès égal à celui de Gorki, restera quant à lui l’écrivain de l’angoisse, évoquant dans ses récits pessimistes la mort, la solitude, le suicide, l’atroce.

Mais les auteurs les plus connus de ce mouvement seront aussi ceux qui s’en écarteront progressivement. Réaliste classique s’inscrivant dans la lignée de Tourgueniev, Alexandre Kouprine (1870-1938), après avoir laissé à la littérature russe des écrits réalistes (Le Moloch) sur l’industrialisation et la vie des ouvriers, abandonna progressivement toutes visées moralisatrices. Tenant lui aussi de ce réalisme classique, Bounine (1870-1953), prix Nobel de littérature en 1933, après des récits réalistes forts pessimistes sur le monde rural et son arriération, s’écartera lui aussi du groupe Znanie et finira même par quitter la Russie.

L’apogée des nouvellistes

Si le réalisme vit sont emprise sur la littérature russe s’amoindrir, il en fut de même du mode d’expression qui l’avait véhiculé jusqu’alors. Le roman fut ainsi délaissé au profit de formes narratives plus brèves. Aussi peu de romanciers marqueront cette époque. Parmi ceux a avoir connu un succès éphémère, Piotr Boborykine (1836-1921) laissera une abondante chronique sur la société russe de 1850 à 1920 a l’intérêt plus historique que littéraire. Nicolas Lejkin (1841-1906) connut un grand succès avec son roman Nos compatriotes à l’étranger narrant les mésaventures de russes expatriés se retrouvant dans des situations cocasses par méconnaissance des langues.
Récits et nouvelles furent ainsi les formes les plus prisées d’expression. Tolstoï privilégia lui-même, dans la dernière période de se vie littéraire, la forme courte aux longs romans. Trois nouvellistes marqueront par leurs récits et leur style l’histoire de la littérature russe.

Nouvelliste le plus représentatif des années 1880, Vsevolod Garchine (1855-1888), qui oscillera entre symbolisme (dont il considéré comme l’un des précurseurs) et réalisme, rédigera une vingtaine de nouvelles psychologiques, pleine d’horreur et de folie, évoquant la lutte des hommes confrontés au mal et où seul le suicide apparaît bien souvent comme l’unique solution.

Populiste et humaniste, Vladimir Korolenko (1853-1921) puisa dans son vécu d’exilé en Sibérie la matière à ses nouvelles. Celles ci évoqueront dans une œuvre pénétrée d’une réelle compassion ces petites gens du Nord de la Russie et de la Sibérie, certes vagabonds, fugitifs ou assassins, mais épris d’espace et de liberté. Son succès était lié tant à cet optimisme, à cet élan généreux, à cette vision positive de l’homme que la société pervertit, qu’à ses description d’une nature sauvage.

Tchekhov Anton

Tchekhov (1860-1904) se définissait lui-même comme « chroniqueur de la vie russe des deux dernières décennies » et souhaitait « dépeindre la vie telle qu’elle est. » Réaliste, son œuvre sera néanmoins marquée par un profond sentiment de pessimisme, Tchékhov ne s’attachant qu’à dépeindre dans ses nouvelles les univers sombres, la misère, les vies mornes, la maladie et le désœuvrement. Si ses écrits laissent espérer en un avenir meilleur, celui-ci reste inaccessible à des héros se résignant alors aux forces négatives et destructrices. L’importance de l’œuvre de Tchekhov réside notamment dans sa forme, l’auteur rompant avec le style classique. Ainsi ses nouvelles comptent parmi les plus brèves de la littérature russe, l’auteur ne s’attachant qu’au strict nécessaire. Les dialogues y sont rares, les décors rapidement peints. Son théâtre, a qui il dut son succès en occident, contribua par ailleurs à redynamiser le théâtre russe.

 

Le renouveau poétique

En renonçant à son rôle uniquement pédagogique et en recentrant le travail d’écriture sur la valeur artistique, la littérature russe offrit à la composition en vers une véritable renaissance. Ainsi, après le succès aussi phénoménal qu’éphémère de Nadson (1862-1887) qui apparaît comme le dernier poète d’importance à avoir conserver les lois de la poésie classique dans ses poèmes pleins d’attendrissement à l’égard des espérances défuntes, plusieurs écoles se développeront. Mais qu’ils soient symbolistes, acméistes, ou encore futuristes, nombreux furent les poètes du début du siècle à s’exiler suite aux révolutions de 1917. En effet, le nouveau pouvoir pouvait difficilement s’accommoder de vers aussi peu soucieux de réalisme social… 

Le symbolisme

Si le symbolisme ne s’exprima pas exclusivement par la poésie, cette forme d’expression fut particulièrement favorable à son développement.
Importé d’Europe en Russie où il trouva un terreau fertile en opposition au marxisme, le symbolisme (mouvement nommé dans un premier temps Décadent pour saluer en Verlaine, qui affectionnait ce mot, leur figure de proue) cherchait a dépasser une vision mécaniste du monde considérée comme trop réductrice : pour les symbolistes, le monde ne pouvait se limiter à une apparence concrète réductible à la connaissance rationnelle. Et c’est dans une expression pleine de suggestions et de symboles qu’ils cherchèrent à dire cet éternel, cet absolu, cet irrationnel impalpable. Rien d’étonnant alors à voir cette poésie marquée par des préoccupations religieuses et mystiques. Alexei Remizov (1877-1957) développera ainsi dans ses vers et sa prose l’idée que l’homme a été abandonné par Dieu à la souffrance, la misère et la mort. C’est une œuvre pénétrée d’effroi mystique que laissera aussi celui qui restera comme le poète de la mort libératrice, Vladimir Sologoub (1863-1926), auteur notamment du Démon mesquin. C’est encore le foi religieuse qui transparaît dans les vers de Soloviev (1853-1900), poète philosophe qui influencera Blok.

D’abord diffusé, dès la fin du XIXème siècle, par des poètes recourant encore à une expression classique, transparente, tels que Valéry Brioussov (1873-1924) ou encore Constantin Balmont (1867-1942), le symbolisme évolua au début du nouveau siècle vers une forme d’expression nouvelle, plus floue. Et c’est notamment Dimitri Merezkovskij (1865-1941) qui, plus que par ses propre poèmes, favorisa la diffusion du symbolisme par son activité de critique. Il formera avec sa femme Zinaïda Hippius, qui deviendra la symboliste de l’émigration la plus en vue, le noyau dur de l’école symboliste au début du siècle avant d’être relayé par Bély (1880-1934) et Blok (1880-1921), ce dernier étant sans doute le poète symboliste le plus complet et le plus authentique au point que nombreux sont ceux à en faire l’égal de Pouchkine.

Acméisme et futurisme

Prenant le contre-pied du symbolisme auquel ils succédèrent, les acméistes revendiquaient l'utilisation d'un langage simple et concret pour porter à son apogée la dimension poétique du quotidien. Goumilev (1886-1921), Mandelstam (1892-1942), mais surtout Akhmatova, dont les vers délicats et intimistes lui valurent un très large succès, furent les principaux poètes de cette mouvance.

Enfin, plus hermétique, le futurisme, sous les plumes de Severianine (1887-1941) ou encore de Khlebnikov (1885-1922), tenta d’imposer une poésie riche d’une expression pleine d’innovation (souvent au détriment d’une compréhension directe et de l’esthétique) associant rythmes, couleurs et lumières afin d'exprimer une « sensation dynamique » capable de représenter le monde moderne, en particulier la civilisation urbaine, les machines et la vitesse.

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